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DA 73 : Le co-allaitement

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Publié dans Les Dossiers de l’Allaitement n°73 (Octobre – Novembre – Décembre 200)

Le co-allaitement est la poursuite de l’allaitement d’un enfant après la naissance de l’enfant suivant, et ce pendant une durée plus ou moins longue. Le cas le plus fréquent est celui de la mère qui devient enceinte alors qu’elle al­laite encore, poursuit l’allaitement pendant sa grossesse, et allaite ensuite les 2 enfants.

De nombreuses femmes ont co-allaité sans en parler à un professionnel de santé, bien souvent parce qu’elles ne sou­haitaient pas s’entendre dire qu’elles devaient sevrer leur bambin alors que ce n’était pas leur souhait. Ces fem­mes se posent toutefois des questions : cela ne risque-t-il pas de poser des problèmes pour leur nou­velle grossesse ? Le bébé aura-t-il assez de lait s’il doit partager avec un bambin ? Comment la mère vivra-t-elle cette situation parti­culière, sur le plan physique comme sur le plan émotionnel ? Si l’un des enfants est malade, l’autre pourra-t-il continuer à prendre le sein ?

D’autres mères ressentiront le besoin de discuter de la situation avec un professionnel de santé. Outre ses senti­ments vis-à-vis de la poursuite de l’allaitement pendant la grossesse, il sera important de discuter avec elle de considé­rations pratiques telles que l’âge de l’enfant en cours d’allaitement, les besoins de cet en­fant tels que les ressent la mère, les manifestations physiques et émotionnelles éven­tuellement désagréa­bles ou douloureuses éprou­vées par la mère, son expé­rience éventuelle en la matière (certaines mères pour­ront avoir déjà vécu cette situation), et d’aborder les questions que toutes les mères vivant cette situation se posent.

Utérus et ocytocine


Si la grossesse se passe bien, la poursuite de l’allaitement de l’enfant précédent ne pose habituelle­ment aucun pro­blème. On a longtemps craint que la sécrétion d’ocytocine pendant les tétées induise des contractions utérine. Toute­fois, dans une étude de Moscone (1993), 93% des femmes disaient ne pas res­sentir de contractions utérines pendant les tétées. Et même les femmes qui faisaient état de contractions utérines intenses disaient que ces contractions s’arrêtaient rapidement (Flower, 2003). Par ailleurs, l’expérience a montré que le muscle utérin est insensi­ble à l’ocytocine jusqu’aux alentours de la 38ème se­maine de grossesse. L’allaitement n’augmente donc pas en soi le risque de fausse couche si la grossesse est normale, pas plus que les rapports sexuels, qui induisent également des contractions utérines. Même des doses très impor­tantes d’ocytocine synthétique ne déclen­cheront pas le travail pendant la grossesse (Fuchs, 1984). Cette insen­sibilité de l’utérus à l’ocytocine, liée à un nombre très bas de récepteurs pour cette hormone, protège le bébé pendant la grossesse. Le nombre des récepteurs va augmen­ter de façon très importante en toute fin de grossesse, et plus encore pendant le déroulement de l’accouchement. De plus, pour répondre fortement à l’ocytocine, les récep­teurs de l’ocytocine ont besoin d’une protéine, la connexine-43, composant majeur de la jonction intercellulaire dans le myomètre. La syn­thèse de cette protéine, inhibée pendant la grossesse par le taux élevé de progestérone sécrétée par le pla­centa, augmente fortement au moment du terme, et atteint un maximum pendant le travail (Chwalisz, 1998 ; Grazzini, 1998 ; Zingg, 1998).

La situation pourrait éventuellement être différente chez une mère qui a des antécédents de fausse couche, ou qui attend des multiples. Il n’existe aucune étude sur le sujet. Toutefois, de nombreuses mères « à risque » ont mené à bien leur grossesse tout en poursuivant l’allaitement (Flower, 2003).


L’allaitement pendant la grossesse


Une étude faite sur 503 mères qui allaitaient tou­jours au début de leur grossesse a montré que 69% des enfants se sevraient spontanément pendant la grossesse (Newton, 1979). Ce chiffre était de 57% dans une étude plus récente (Moscone, 1993). Toutefois, rien ne permet d’affirmer que la grossesse est à l’origine de ce sevrage, la plupart des enfants étant arrivés à un âge où bon nombre d’entre eux se seraient sevrés de toute façon. Vers le milieu de la grossesse, la sé­crétion lactée baisse fortement et les seins commencent à sécréter du colostrum. Ces modifications de goût et de vo­lume pourront amener l’enfant à se sevrer. Par ailleurs, l’augmentation de la sensibilité mammaire chez de nom­breuses femmes pendant la grossesse pourra ame­ner la mère à sevrer, les tétées devenant douloureuses. L’enfant peut éventuellement le comprendre, et  coopé­rer en acceptant de ne téter que dans certaines posi­tions, à certains moments et pendant un temps limité. En fin de grossesse, le volume abdominal pourra ren­dre les tétées inconfortables pour la mère. Dans l’ensemble, de nombreuses mères sèvreront pendant leur grossesse (Moscone, 1993 ; Newton, 1993).

D’autre part, certaines mères, même si elles sou­haitaient vivement au départ continuer l’allaitement de leur bambin, pourront éprouver des sentiments très négatifs pendant les tétées. Elles pourront être étonnées de l’intensité des senti­ments d’hostilité, d’agressivité ou de ressentiment qu’elles éprouvent vis-à-vis de l’enfant plus âgé lorsqu’il est au sein. Cela est dû au fait que la grossesse incite la mère à se recen­trer sur l’enfant à venir, et amène de nombreuses mères à déci­der de sevrer. Le fait de pouvoir en parler pourra les aider à faire le point sur leurs sentiments souvent am­biva­lents, et à se sentir moins coupables des émotions négatives qu’elles éprouvent.

Si la mère est correctement nourrie, le fait d’allaiter pen­dant la grossesse n’aura aucun impact sur le déve­loppement du fœtus, comme l’ont montré 2 études (Marquis, 2002 ; Moscone, 1993). Toutefois, une étude a montré que ces mères avaient des apports nutrition­nels plus élevés et une masse grasse moins importante pendant la grossesse (Mer­chant, 1990). En revanche, si la mère est malnutrie, la pour­suite de l’allaitement pourra avoir un impact négatif sur le poids de nais­sance de l’enfant (Ramachandran, 1989). Une étude effectuée au Bhoutan faisait état d’une moins bonne prise de poids chez le bambin toujours allaité par une mère enceinte mal­nutrie (Bøhler, 1996) ; toutefois, l’arrêt de l’allaitement du bambin en pareil cas présente égale­ment des risques pour ce dernier (Bøhler, 1995) : diarr­hées et autres maladies, stagna­tion staturo-pondérale, surtout si l’enfant a moins de 6 mois lorsque débute la nouvelle grossesse.


Après la naissance


Pendant les premiers jours qui suivent la naissance, le colostrum, particulièrement riche en immunoglobu­lines, devrait aller en priorité au nouveau-né. Par la suite, les mères qui co-allaitent ont habituellement une production lactée abondante (voire trop abondante du point de vue du nourris­son). Un enfant plus grand est plus efficace au sein, et une mère pourra trouver très agréable d’avoir un enfant plus âgé pour soulager un engorgement. On recommande souvent aux mères de privilégier le bébé par rapport à l’enfant plus grand, mais passé les premiers jours, c’est rarement impor­tant. La production lactée s’adapte, de la même façon qu’elle le fait lorsqu’une mère allaite des jumeaux ou des triplés. La mère peut allaiter les 2 enfants à la de­mande, ou comme elle le souhaite.

Un enfant qui s’était sevré pendant la grossesse pourra redemander le sein après l’accouchement. La reprise de l’allaitement pourra être « symbolique » (l’enfant ne faisant pas grand chose d’autre que prendre le sein en bouche pen­dant quelques secondes et ne redemandant plus jamais à téter par la suite), comme elle pourra être durable, avec éventuel­lement une fré­quence des tétées supérieure à celle précédant la gros­sesse. Il arrive même que le second enfant se sèvre spontanément avant l’aîné. Ce dernier est le plus sou­vent arrivé à un âge où la mère peut discuter avec lui de la situa­tion, afin de trouver des compromis qui pour­ront être satis­faisants pour tous deux quant au dérou­lement de ses tétées. La poursuite de l’allaitement de l’aîné l’aidera souvent à accepter la naissance d’un nouvel enfant.

Certaines mères se sentiront à l’aise pour allaiter les deux enfants en même temps. D’autres ne le supporte­ront pas, et préféreront les allaiter séparément. Cela pourra d’ailleurs varier selon les jours. Même s’il lui paraissait encore tout petit, l’enfant plus âgé semblera soudain très grand lorsque le bébé sera né, et la mère sera naturellement encline à  faire passer la satisfaction des besoins du nourrisson avant celle de l’aîné. Ce sentiment est parfaitement normal. Les premiè­res se­maines du post-partum, pendant lesquelles se produi­sent d’importants ajustements, seront généralement les plus difficiles. Avec un soutien matériel et émotionnel adapté, la mère pourra traverser cette période orageuse, et retrouver ensuite  la stabilité émotionnelle  qui lui permettra de vivre (à peu près) sereinement le co-al­laitement.

Il n’y a pas de consignes spéciales en ce qui concerne l’hygiène. Les glandes de Montgomery si­tuées sur les ma­melons sécrètent une substance qui réduit la prolifération bactérienne, et les nourrissons allaités bénéficient des anti­corps maternels, qui les protègent contre les germes présents dans l’environnement de leur mère. Lorsqu’un des enfants est malade, l’autre peut habituellement continuer à prendre le sein. Bon nombre de pathologies infectieu­ses sont conta­gieuses avant toute apparition de symp­tômes. Si le bambin souffre d’herpès buccal, il ne de­vrait pas être mis au sein tant que les lésions ne sont pas guéries. Si l’un des enfants a du muguet et pas l’autre, il serait utile de « réserver » un sein à chaque enfant si possible.

En conclusion, si la mère est bien nourrie et que la gros­sesse se passe bien, la poursuite de l’allaitement pendant la grossesse ne posera pas de problème pour la santé de la mère, du fœtus, ou de l’enfant toujours al­laité. Le co-allai­tement peut se poursuivre aussi long­temps que souhaité si la mère et les enfants sont en bonne santé, que la croissance des enfants est satisfai­sante. Ce sera donc à la mère de voir dans quelle me­sure elle souhaite co-allaiter, et comment elle le vit en pratique. Il lui sera utile de savoir qu’elle doit s’attendre à éprouver, tout au moins à certaines pério­des, des sentiments très ambivalents, même si elle est au départ très motivée pour co-allaiter. Avoir le soutien de son entourage sera im­portant, et les encouragements d’un professionnel de santé seront les bienvenus.


Références


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