Allaiter Aujourd'hui
n°14
L'accouchement, c'est notre affaire |
Tout le monde a en mémoire le nouveau-né au sourire de Boudha qui illustrait le livre de Frédéric Leboyer, Pour une naissance sans violence (1974), et le film du même nom.
Cette photo fit beaucoup pour le succès de la "méthode Leboyer" (1), en montrant qu'accueillir le nouveau-né autrement qu'à grands coups sur les fesses, avait vraiment un effet visible sur lui.
A l'époque, un feu roulant de critiques s'abattit sur Leboyer. Beaucoup lui reprochèrent évidemment de prendre des risques et de sacrifier la sécurité de l'enfant par des pratiques "moyen-âgeuses" (l'absence de lumières fortes fut particulièrement dénoncée). D'autres l'accusèrent de ne pas se préoccuper de la mère, mais uniquement de l'enfant, voire même de la diaboliser (il est vrai que certaines phrases, telles "cette force, ce monstre aveugle qui le broie, qui le pousse au dehors (...) c'est la mère!" pouvaient prêter le flanc à ce genre de critiques).
Et pourtant...
Comment pouvait-on ne pas se rendre compte que respecter l'enfant qui naît, c'est obligatoirement respecter aussi la femme qui accouche? Et que les lieux de naissance en pointe pour la "naissance sans violence" (tels Les Lilas ou Pithiviers) seraient également ceux où les femmes pourraient expérimenter de nouvelles façons d'accoucher.
Les deux logiques
Depuis ces "temps héroïques" des années 70, bien des choses ont changé. En bien comme en mal.
Certains gestes sont entrés dans les moeurs. Je pense que rares sont les endroits où l'on "accueille" encore les nouveaux-nés avec la brutalité d'avant Leboyer. Le bain s'est répandu (bien que souvent, ce soit plus un gadget qu'autre chose). Le père est admis à peu près partout (c'en est même devenu parfois une obligation!).
Mais dans le même temps, malheureusement, une nouvelle "norme" s'est répandue, concernant l'accouchement. Et cette norme, dans sa version "grand jeu", c'est : accouchement programmé - déclenchement - perfusion + monitoring - péridurale - grande épisiotomie - forceps. Le "grand jeu" suprême étant évidemment la césarienne, qui est l'aboutissement logique de cette vision interventionniste (au Brésil, dans les cliniques privées, on pratique entre 60 et 90% de césariennes...).
Parlez un peu autour de vous, et vous vous apercevrez que pour une immense majorité de jeunes femmes, c'est ainsi que doit se passer un accouchement "normal".
C'est là le résultat de la conjonction de deux phénomènes : le désir très général des femmes d'accoucher sans risque et sans douleur, et l'avènement de la péridurale.
Il ne s'agit pas d'entreprendre ici le procès de la péridurale (2), mais bien de souligner que sa diffusion a permis aux services de maternité d'éviter de réfléchir sur leurs pratiques et sur les conditions de la naissance en général, et a fait que les femmes se sont retrouvées objets passifs, dépendantes d'un geste médical pour leur bien-être, et de tout un enchaînement d'autres gestes pour le "bon" déroulement de l'accouchement.
Quand on sait que dans un accouchement normal (et toutes les statistiques officielles les chiffrent à environ 95%), pratiquement aucun geste n'est nécessaire (3), on mesure à quel point l'accouchement est actuellement confisqué.
Il y aurait beaucoup à dire sur la méthode psycho-prophylactique (et notamment la "tromperie sur la marchandise" qu'a représentée pour beaucoup de femmes son appellation populaire d'"accouchement sans douleur"). Il n'en reste pas moins que l'ASD et toutes les "méthodes" qui en sont issues, visaient à faire de la femme l'acteur de son accouchement (on pourrait même en critiquer l'aspect par trop volontariste). Actuellement au contraire, la femme est spectatrice. Une spectatrice détachée (4) de ce qui se passe "en bas" : l'extraction la plus rapide et avec le moins de sensations possible du contenu d'un contenant.
Pourquoi est-il important de vivre son accouchement ?
Face à tous ceux et celles qui revendiquent "la péridurale pour toutes" comme le but à atteindre (but déjà atteint dans certains endroits comme la Salpêtrière ou l'hôpital Robert-Debré), parler d'une autre logique de l'accouchement (5) qui privilégie le besoin d'intimité, la liberté posturale, le respect de la physiologie de l'accouchement avec le moins d'interventions possible, la possibilité d'être accompagnée de la personne de son choix (qui n'est pas obligatoirement le père), parler d'une autre façon d'aborder la douleur, peut sembler rétrograde.
Et pourtant... Il suffit d'écouter les femmes qui ont pu vivre pleinement leur accouchement, accoucher avec leurs propres hormones comme dit Michel Odent, les entendre dire la fierté qu'elles ont éprouvée, la force qu'elles ont découverte en elles, la façon dont cela a changé leurs perspectives et influencé leur vie entière... pour se dire qu'il est vraiment dommage que tant d'autres passent à côté de cela, simplement par manque d'information et donc de choix réel (6).
Les conséquences sur le bébé ne sont pas moins importantes.
D'abord, la façon dont la mère a vécu la naissance retentit sur les premières relations qu'elle va nouer avec l'enfant, augmente ou diminue la confiance qu'elle a en ses capacités à être mère. Une étude en cours à la maternité des Lilas a par exemple trouvé que 80% des mères connaissant des problèmes précoces d'allaitement, avaient eu une péridurale. A l'inverse, une étude sur 468 accouchements à domicile a trouvé un taux d'allaitement maternel de 99% (7).
Ensuite, à plus long terme, on peut penser qu'un enfant qui s'est senti "expulsé" avant terme (cas d'un déclenchement de convenance) et précipité dehors par des contractions très violentes (cas d'une accélération du travail par perfusion d'ocytocine) n'abordera pas la vie de la même façon qu'un bébé qui aura lui-même déclenché l'accouchement, comme on sait maintenant que cela se passe.
Des études récentes ont même trouvé des corrélations statistiques entre les toxicomanies à l'adolescence et l'administration de drogues à la mère pendant l'accouchement (8).
Comment trouver son lieu ?
Trouver le lieu où l'on se sentira bien pour mettre son enfant au monde, est un travail de longue haleine. Mais après tout, ce n'est pas une urgence, on a plusieurs mois pour s'informer, poser des questions et se décider.Poser des questions, connaître les bonnes questions à poser, ce n'est pas évident lorsqu'on attend son premier enfant. Mais c'est vraiment la seule façon de savoir si la maternité que l'on visite pratique 15 ou 30% de césariennes, 10 ou 100% d'épisiotomies, fixe ou non un temps maximum pour accoucher (9), pose systématiquement une perfusion d'ocytocine, et à quel moment de la dilatation, impose ou non une surveillance en continu par monitoring, laisse ou non une liberté de mouve-ment pendant la dilatation et de posture pendant l'expulsion, permet ou non de quitter l'établissement rapidement après la naissance, etc., etc. (10).Si les réponses ne sont pas totalement satisfaisantes mais semblent indiquer une possibilité de discussion, cela vaut la peine d'aller plus loin, de bien faire préciser les choses, d'insister sur ce qui semble primordial (éventuellement en le mettant par écrit).Si les réponses sont par trop évasives, voire contraires à son attente, mieux vaut peut-être aller voir ailleurs.
Après tout, la clinique du coin de la rue ou celle "recommandée" par son gynécologue, ne sont pas les seules possibilités. Il existe tout un éventail de lieux possibles (même si certains sont pour le moment en très petit nombre, voire inexistants dans certaines régions) : hôpitaux, cliniques, petites maternités, cliniques "ouvertes" (permettant à des sages-femmes libérales de venir avec les femmes qu'elles ont suivies pendant leur grossesse), petites maisons de naissance (telles celle de Sarlat en Dordogne), domicile avec possibilité d'accueil dans une structure hospitalière
Accepter l'imprévu
Mais on aura beau s'être informée, avoir tout préparé, tout prévu, tout programmé, il est possible que l'accouchement réel vienne tout bousculer, et que l'on ne contrôle plus rien. Ce n'est pas obligatoirement un mal, si l'on pense que pour que l'enfant naisse, il faut aussi savoir làcher prise, accepter de perdre le contrôle (11) d'une certaine manière (ne serait-ce que le contrôle de ses sphinc-ters...), et laisser son propre corps devenir, avec la violence que cela implique, le passage glorieux du bébé.
Alors, vraiment, on aura mis au monde.
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