Allaiter Aujourd'hui n°29

Vous pouvez allaiter même si...


Quand une femme qui allaite tombe malade, il est malheureusement fréquent que le premier avis médical qu'elle reçoive soit de sevrer l'enfant dans la minute qui suit.

Les raisons généralement invoquées sont de trois ordres :
- l'allaitement la fatigue et risque donc de compromettre sa guérison,
- les médicaments qu'elle doit prendre sont incompatibles avec l'allaitement,
- elle risque de transmettre sa maladie à l'enfant.

En fait, dans l'immense majorité des cas, non seulement l'allaitement peut être poursuivi, mais il est bon de le poursuivre tant pour la mère que pour l'enfant.

Nous ne ferons pas ici le catalogue de toutes les maladies possibles et imaginables, et de la façon dont elles influent ou non sur l'allaitement. Nous vous renvoyons pour cela à la bibliographie citée à la fin de l'article, et vous conseillons de contacter une animatrice LLL. Elle a en effet, de par son appartenance à La Leche League, accès à la plus grande base de données au monde sur l'allaitement, que ce soit les études médicales ou l'expérience de centaines de milliers de mères depuis quarante ans.

Nous nous contenterons de rappeler quelques vérités élémentaires.

L'allaitement en cas de maladie aiguë

En cas de maladie aiguë, l'arrêt de l'allaitement ne se justifie aucunement.

En effet, quand la mère commence à éprouver les premiers symptômes de la maladie, son bébé est déjà exposé, parfois depuis plusieurs jours, à l'agent infectieux. La poursuite de l'allaitement ne peut que l'aider à éviter d'attraper lui-même la maladie, ou s'il l'attrape, à l'avoir sous une forme atténuée.

Et ce grâce aux anticorps et autres facteurs immunitaires contenus dans le lait maternel. Anticorps "généralistes", sécrétés en permanence dans le lait. Mais aussi produits "sur mesure" pour répondre aux micro-organismes pathogènes présents dans l'environnement de l'enfant et éventuellement absorbés par sa mère. C'est ce qu'on nomme le cycle antéro-mammaire (1). Les anticorps ainsi produits, des immunoglobulines A sécrétoires, ont l'avantage supplémentaire (contrairement à la plupart des autres anticorps) d'enrayer l'infection sans causer d'inflammation. Or l'inflammation, phénomène de destruction des micro-organismes, s'attaque parfois aussi aux tissus de l'organisme, et dans le système digestif de l'enfant, la muqueuse est fragile, de sorte qu'un excès de ces composés serait très dommageable.

Pour la mère aussi, la poursuite de l'allaitement en cas de maladie aiguë a ses avantages. Elle peut, en gardant son bébé avec elle et en l'allaitant couchée, éviter d'avoir à se lever et économiser ainsi ses forces. De plus un sevrage brutal, en plus de la détresse émotionnelle qu'il peut provoquer chez l'enfant et chez la mère, risque d'aggraver l'état de santé de cette dernière, en ajoutant à sa maladie un engorgement fort probable, voire une infection du sein.

En fait l'allaitement peut être poursuivi dans la plupart des maladies : rhumes, grippes, infections diverses, intoxications alimentaires, rougeole, rubéole, maladie de Lyme, varicelle (en-dehors de la période néo-natale), choléra, typhoïde, maladies parasitaires (comme la malaria), gastro-entérite, même cancer s'il n'y a pas de chimiothérapie.

A noter qu'en cas de fièvre, il est fréquent qu'on mange et boive peu, ce qui peut entraîner une baisse momentanée de la lactation.

 

Et les médicaments ?

Si une mère doit prendre des médicaments, il est courant qu'on lui enjoigne d'arrêter, ou du moins de suspendre temporairement l'allaitement.

En fait, il existe très peu de médicaments vraiment incompatibles avec l'allaitement (2), et il est exceptionnel de ne pas pouvoir en trouver un qui soit sans risque pour l'enfant, dans toute la panoplie existante.

D'autre part, il faut à chaque fois tenir compte de l'âge de l'enfant, de son poids, de son passé médical, de la quantité de lait maternel qu'il absorbe quotidiennement... Un médicament qui serait peu souhaitable pour la mère d'un nouveau-né, pourra très bien ne pas poser de problèmes pour la mère d'un bambin qui tète une fois par jour avant de s'endormir.

Il faut savoir aussi que beaucoup de nouveaux médicaments sont déclarés contre-indiqués en cas d'allaitement pour la simple raison que le fabricant, n'ayant pas fait les tests nécessaires (car très coûteux), préfère "se couvrir" et dégager sa responsabilité.

Enfin, il faudrait dans chaque cas peser et comparer les risques d'une part de l'absorption par l'enfant d'une quantité minime de la substance, et d'autre part de son sevrage brutal et du recours à l'alimentation artificielle. Si l'on raisonnait ainsi, on s'apercevrait que les risques pour la santé à court et long terme ne sont souvent pas là où on le croit...

 

En cas d'hospitalisation

La situation est bien sûr fort différente selon que l'hospitalisation est prévue à l'avance ou qu'elle se fait en urgence.

Dans le premier cas, la mère aura eu le temps de se renseigner sur la durée de l'hospitalisation, les anesthésiques qui seront éventuellement utilisés et à quelle dose (et donc le temps minimum d'interruption de l'allaitement), l'état dans lequel elle sera après l'opération ou les examens, les possibilités de garder le bébé avec elle (les cas de "bébés accompagnants" se multiplient !) ou qu'il lui soit amené régulièrement pendant la journée, etc., etc.

Si l'hospitalisation se fait en urgence, les choses sont en général bien différentes. Il n'y a pas le temps de discuter de dispositions spéciales, le temps presse, et le plus souvent la mère et l'enfant sont séparés et l'allaitement brutalement interrompu.

Cela dit, dès que les choses vont mieux, il est possible d'envisager les mesures permettant la reprise de l'allaitement.

 

Maladies chroniques et handicaps

Beaucoup de mères ont réussi à allaiter malgré des maladies chroniques telles que : polyarthrite, asthme, diabète, lupus érythémateux, sclérose en plaques, mucoviscidose, épilepsie, maladie thyroïdienne.

Toutes les études qui ont été faites ont montré que :
- l'allaitement n'aggrave pas la maladie de la mère (dans certains cas même, il prolonge la rémission apportée par la grossesse),
- si elles sont correctement informées et aidées, ces mères n'ont pas de difficultés particulières à allaiter. Par exemple, toutes les études faites sur les mères diabétiques tendent à prouver que si elles connaissent souvent des difficultés au démarrage, c'est beaucoup plus parce qu'on leur met des bâtons dans les roues qu'en raison du retard - réel - de la montée de lait (retard d'autant plus grand que le diabète est mal contrôlé),
- il est en général possible de mettre en place un traitement qui maintient la maladie sous contrôle sans être toxique pour l'enfant (dans certains cas, des dosages réguliers dans le sang de celui-ci sont nécessaires),
- le lait de ces mères est physiologiquement normal et adéquat pour leur enfant, les différences de composition restant dans les limites de la normale (3).

Pour les mères atteintes d'un handicap (paralysie, cécité...), le maternage d'un enfant va présenter des difficultés particulières que l'allaitement, loin d'aggraver, peut aider à réduire.

D'autre part, réussir à allaiter est une source de fierté, de confiance en soi et dans les capacités de son corps.

Qu'on pense par exemple à cette mère amputée du bras droit à l'épaule, du bras gauche sous le coude et de la jambe gauche au-dessus du genou à la suite de très graves brûlures électriques. Elle ne pouvait assurer presqu'aucun des soins à son enfant. Allaiter était l'unique chose qu'elle était la seule à pouvoir faire pour lui (4).

Pour conclure, redisons qu'il est exceptionnel qu'une maladie ou un handicap de la mère empêche réellement l'allaitement (mais il faudra parfois que celle-ci remue ciel et terre pour obtenir les informations les plus récentes sur le problème). Si c'est malgré tout le cas, il est presque toujours possible de reprendre l'allaitement - par exemple à la fin du traitement médicamenteux ou après la phase aiguë d'une hépatite (5).

Il reste malheureusement quelques cas où l'allaitement n'est vraiment pas possible. Nous en parlerons dans un prochain numéro, ainsi que de la souffrance chez les mères ainsi "empêchées" d'allaiter.


Claude Didierjean-Jouveau

(1) Pour une description détaillée de ce mécanisme et plus généralement des facteurs immunologiques contenus dans le lait maternel, lire l'article de Jack Newman, "L'allaitement maternel protège le nourrisson", paru dans le n° 220 de Pour la science, février 1996, pp. 46-51. Et rappelons que Jack Newman parlera au colloque du 21 mars (voir p. 20).
(2) Voir l'ouvrage du Dr De Shuiteneer, Médicaments et allaitement, réédité sous peu chez Arnette.
(3) Voir par exemple Shiffman ML et al, "Breastmilk composition in women with cystic fibrosis", Am J Clin Nutr 1989 ; 49(4) : 612-17.
(4) Voir Les Dossiers de l'allaitement n° 28, p. 15.
(5) Si suspendre ou interrompre l'allaitement a été la recommandation d'un médecin spécialisé dans les virus et l'allaitement. Voir l'article du Dr Firtion, "L'allaitement maternel à l'heure des virus", Dossiers de l'allaitement, n° 24, pp. 8-9.

à lire
La meilleure lecture sur le sujet est le chapitre 9, "Health problems - mother", du Breastfeeding Answer Book (pp. 177-211). Cet ouvrage, édité par La Leche League International, n'est pour le moment disponible qu'en anglais, mais devrait être prochainement traduit en français.
Voir aussi les pp. 347-357 de L'Art de l'allaitement maternel, LLLI.
Pour les mères atteintes de maladies chroniques, voir l'article de Judy Minami, "Helping mothers with chronic illness", Leaven, Jul. Aug. 1990, résumé dans La LLLettre aux animatrices, n° 19, pp. 3-4.
Pour les mères diabétiques, voir La LLLettre des associés médicaux n° 8, pp. 17-19 ; Les Dossiers de l'allaitement n° 23, p. 24 ; Spécial études n° 3, p. 14.
Pour l'épilepsie, voir La LLLettre des associés médicaux n° 9, pp. 17-20.

 


www.lllfrance.org


Peut être reproduit, imprimé ou diffusé à condition de mentionner la provenance de cet article.

Publié dans Allaiter Aujourd'hui n° 29, LLL France 1996

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