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Epidemiologie de l'allaitement - Allaitement et contraception

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Epidémiologie de l’allaitement maternel en France


Intervention de Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau aux 5° Entretiens de nutrition de l'Institut Pasteur de Lille, 13 juin 2003

Parler d’épidémiologie de l’allaitement maternel en France, c’est constater à la fois :
- une spécificité : le taux d’allaitement français est l’un des plus bas au monde,
- une ressemblance : la répartition sociale et géographique de l’allaitement chez nous est assez semblable à ce qu’elle est dans d’autres pays industrialisés.


Un taux de démarrage très bas, mais néanmoins en augmentation

Les chiffres français « officiels » sur l’allaitement se limitent à peu de choses : le dépouillement des certificats de santé du 8e jour et les enquêtes périnatales.
Le dernier chiffre fourni par la DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) concerne l’année 2002, et il est de 56,2 %.
A titre de comparaison, rappelons que le taux d’allaitement à la naissance est de 99 % en Norvège et en Suède, de 98 % en Hongrie, de 95 % au Danemark, de 92 % en Suisse, de 85 % en Italie, de 75 % en Allemagne, de 69 % en Grande-Bretagne.
Les raisons de ce « retard » sont sans doute multiples : poids de l’histoire (importance du phénomène des nourrices), rôle de l’industrie agro-alimentaire, manque de formation des professionnels de santé…
Il faut quand même noter que depuis quelques années, ce taux d’allaitement augmente, lentement mais régulièrement : 45,6 % en 1995, 48,8 % en 1997, 50 % en 1999, 52,3 % en 2000, 54,5 % en 2001.
On s’est interrogé sur la fiabilité de ce chiffre. Ne serait-il pas surestimé (inclusion de bébés déjà pratiquement plus allaités, remplissage du certificat en salle d’accouchement) ? Certains indices laisseraient à penser que c’est en fait peut-être l’inverse. Ainsi, pour 2000, la DREES donne un taux de 61,2 % en Seine-Saint-Denis, alors que le Conseil Général de ce même département se targue d’un taux de 71,1 %. L’explication serait que la première calcule sur les CS8 reçus (qu’ils soient ou non renseignés) et assimile les non-réponses à un non-allaitement, alors que le second calcule sur les certificats de santé renseignés.
On dispose d’autres chiffres « officiels » : ceux des trois enquêtes périnatales de 1981, 1995 et 1998. Leur intérêt, par rapport à ceux tirés des CS8, est de différencier l’allaitement exclusif de l’allaitement mixte. En 1998, le pourcentage d’allaitement mixte était de 7,5, celui de l’allaitement exclusif de 45. Ce qui donne 52,5 % de bébés allaités, un chiffre supérieur aux CS8 (48,3 %).


Une répartition géographique très inégale

Si l’on regarde les chiffres département par département jusqu’à l’an 2000 (ils ne sont pas encore disponibles pour 2001), on s’aperçoit que la progression se retrouve dans presque tous les départementaux. Quelques exemples : entre 1998 et 1999, le taux passe de 43,9 % à 50 % dans la Meuse, de 41,2 % à 45,8 % dans l’Aude, de 37,7 % à 43,7 % dans l’Aveyron, de 52,8 % à 56,2 % dans la Drôme, de 49,4 % à 54,6 % en Haute-Garonne, de 36,5 % à 43,3 % dans la Marne, de 39,2% à 47,7% en Haute-Marne.
Certains départements connaissent, à la suite de campagnes de promotion, des hausses spectaculaires. C’est le cas du Morbihan, où le taux d’allaitement à 8 jours passe de 27 % en 1997 à 46,7 % en 2001.
Mais ce qui frappe, ce sont bien les grandes différences d’un département à l’autre, d’une région à l’autre. En simplifiant, on peut dire qu’on allaite plus à l’Est qu’à l’Ouest, et plus au Sud qu’au Nord. C’est ainsi que le taux est de 62,3 % dans le Haut-Rhin et de 34,3 % dans le Calvados, de 60,5 % dans les Alpes Maritimes et de 31,8 % dans le Pas-de-Calais (47,4 % dans le Nord).
Ce qui est intéressant, c’est que cette répartition géographique inégale ne date pas d’hier. Déjà à la fin du XIXe siècle, on notait un taux d’allaitement plus faible dans le Nord et l’Ouest. L’allaitement artificiel en Normandie semble une pratique ancienne : sur 9611 enfants nés en 1865 dans le Calvados, un tiers étaient nourris au biberon. De même, l’allaitement artificiel dans les grandes villes industrielles du Nord était une pratique bien connue des contemporains. A Lille en 1877, seulement 50 % des mères allaitaient (1).


Combien de temps allaite-t-on ?

Depuis quelques années, les certificats de santé du 9e mois comportent bien une question sur l’allaitement et sa durée. Mais ils sont généralement si mal renseignés qu’ils sont inexploitables au niveau national.
Néanmoins, en 2000, la CoFAM (Coordination Française pour l’Allaitement Maternel) a recueilli des données auprès des Conseils généraux. Les chiffres fournis par huit départements étaient exploitables et montraient qu’à 8 semaines, 50 % des bébés allaités étaient sevrés, et qu’à 12 semaines, 70 % étaient sevrés (chiffres de 1998).
En 2002, La Leche League France a commandé un sondage à un institut de sondage, l’Institut des mamans, sondage dont une question portait sur la durée de l’allaitement (2). Les réponses indiquaient des durées d’allaitement plus longues que prévues et en augmentation régulière sur les trois années considérées. Pour 2001, il y avait 13,54 % d’allaitements de moins de 1 mois, 26,15 % entre 1 et 3 mois, 28,62 % entre 3 et 6 mois et 20,62% entre 6 mois et 1 an. A 3 mois, 60,3 % des bébés allaités à la naissance étaient encore allaités, contre seulement 37,6 % en 1999.
Rappelons que les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé sont d’allaiter exclusivement pendant six mois, puis d’introduire des aliments complémentaires de qualité tout en poursuivant l’allaitement jusqu’à l’âge de 2 ans ou au-delà (3), que l’ANAES recommande elle aussi un allaitement exclusif de six mois (4), et qu’en Norvège, si 99 % des bébés sont allaités à la naissance, 86 % le sont toujours à 3 mois, 68 % à 6 mois et 42 % à 9 mois.



Une pratique socialement différenciée

Je reprends ici le titre d’un article (5) de la chercheuse de l’INRA Séverine Gojard qui a fait une enquête en 1997 dans le Val-de-Marne montrant que l’allaitement n’est pas également répandu selon les catégories sociales.
C’est ainsi que lorsque leur conjoint est cadre supérieur, les deux tiers des femmes allaitent, alors qu’elles ne sont que 53 % lorsqu’il est employé, et à peine la moitié lorsqu’il est ouvrier. De même, 70 % des femmes cadres supérieurs allaitent ou ont allaité leur plus jeune enfant, pour 52 % des femmes ouvrières ou employées.
Pour ce qui est du diplôme, les femmes non diplômées allaitent autant que la moyenne. Celles qui sont titulaires d’un niveau de diplôme moyen allaitent nettement moins que la moyenne. La fréquence de l’allaitement remonte ensuite fortement à mesure que le niveau d’études augmente.
Cette différence selon le diplôme et la CSP se retrouve pratiquement dans toutes les études sur le sujet (6).
Les autres facteurs associés à l’initiation et la durée de l’allaitement sont : l’âge maternel (les mères plus âgées allaitent davantage et plus longtemps), l’origine géographique (les femmes qui ont passé leur enfance dans un pays étranger hors de l’Europe allaitent plus souvent que celles qui ont été élevées en France ou en Europe), l’histoire personnelle (les femmes qui ont elles-mêmes été allaitées allaitent davantage), l’attitude du père (quand le père est favorable à l’allaitement, les femmes allaitent plus et plus longtemps)…

Je voudrais pour conclure dire un mot de cet apparent paradoxe : ce sont les femmes les plus diplômées et les plus aisées qui allaitent le plus, alors qu’on pourrait penser que ce ne sont pas elles qui en ont le plus besoin économiquement.
L’explication qui vient d’abord est que ce sont elles qui ont le mieux accès à l’information (sur les avantages de l’allaitement pour la santé et pour la relation) et au soutien (par les associations d’aide à l’allaitement).
Mais l’enquête de l’anthropologue et médecin de santé publique Bernadette Tillard dans la population d’un quartier défavorisé de Lille (quartier de Moulins), montre que les raisons du non-allaitement dans ces milieux sont plus profondes : pour les femmes qu’elle a rencontrées, la « gratuité » du lait maternel n’est pas un argument pour allaiter, bien au contraire. Perçu comme un « mode d’alimentation incertain » (notamment par manque de tradition familiale), l’allaitement empêche aussi de « préparer l’événement » par « l’achat d’objets appropriés : pas de biberon, pas de stérilisateur, pas de chauffe-biberon… ». N’entrant pas « dans la dimension consumériste de la grossesse », l’allaitement est mal perçu par ces familles qui souhaitent « le mieux » pour leurs petits, même au prix de sacrifices financiers (7).
Une politique de promotion de l’allaitement maternel, si elle devait voir le jour chez nous, devrait prendre en compte tous ces paramètres.

auteur

(1) Voir l’article de Catherine Rollet, Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle, Population n° 6, 1978.
(2) L’enquête a eu lieu entre août et septembre auprès d’un échantillon représentatif de 1177 mères et futures mères. On peut consulter ses principales conclusions à l’adresse : www.institutdesmamans.com
(3) Résolution sur l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant (WHA54.2), mai 2001
(4) Allaitement maternel. Mise en œuvre et poursuite dans les six premiers mois de vie de l’enfant, mai 2002, www.anaes.fr
(5) Séverine Gojard, L’allaitement ; une pratique socialement différenciée, Recherches et prévisions 1998, n° 53, p 23-34.
(6) Voir par exemple : Branger B et al., Facteurs influençant la durée de l’allaitement maternel chez 150 femmes, Arch Pédiatr 1998 ; 5 : 489-96 ; Crost M et Kaminski M, L’allaitement maternel à la maternité en France en 1995. Enquête nationale périnatale, Arch Pédiatr 1998 ; 5 : 1316-26 ; Scott JA, Factors associated with the initiation and duration of breastfeeding : a review of the literature, Breastfeeding Review 1999 ; 7(1) : 5-16.
(7) Bernadette Tillard, Ce qu’il en coûte de nourrir…, in Allaitements en marge, L’Harmattan, 2002.


Mise à jour le Jeudi, 04 Septembre 2008 21:20