Article écrit par Marie Courdent, animatrice LLL France, puéricultrice retraitée de la PMI dans le Nord, formatrice, consultante en lactation certifiée IBCLC, DIULHAM.
Initialement paru dans le n° 197 de Profession sage-femme, décembre 2013, révisé en 2026. Il est donc destiné au départ aux sages-femmes.
Pour accompagner un projet d’allaitement au sein, la connaissance de la physiologie de la lactation est nécessaire mais pas suffisante. Il faut aussi être à même de s’adapter face à des pratiques culturelles qui nous sont parfois étrangères et qui nous déroutent.
Exposé
Madame J. est une jeune Chinoise venue en France il y a trois ans pour poursuivre ses études. Durant sa grossesse, lors d’une rencontre avec ma collègue sage-femme de PMI, la jeune femme a exprimé son souhait d’obtenir une place en crèche dès la naissance, afin que quelqu’un puisse s’occuper du nouveau-né à son retour de maternité. Une demande a priori étonnante ! Ce qui peut nous faire craindre un désintérêt et un trouble de l’attachement mère-enfant n’est, en réalité, qu’une habitude culturelle à connaître. Ayant déjà accompagné de jeunes mères chinoises, j’avais cherché à connaître leurs traditions. Durant un mois après la naissance, la jeune accouchée doit rester alitée et se reposer, les soins du bébé étant délégués entièrement à des tiers. Elle ne doit prendre ni douche, ni bain, ni toucher de l’eau froide. Selon la diététique chinoise, seuls les aliments "chauds" sont conseillés dans le post-partum, sous peine de voir sa santé s’altérer. Il ne s’agit pas nécessairement d’aliments cuits, le piment cru donnant des sensations de chaleur par exemple, alors que la menthe, qui rafraîchit, est considérée comme un aliment "froid". Autre précaution importante : le nouveau-né ne doit être lavé que l’après-midi, un élément dont il pourrait être tenu compte en maternité. Je rencontre madame J. le lendemain de sa sortie de la maternité, lors d’une visite à domicile. Le papa, étudiant également, travaille dans la restauration et n’est pas disponible pour aider sa compagne. Une tante assure l’intendance et les soins au bébé. C’est elle qui va chercher la petite fille et la déshabille lors de la pesée, la mère restant allongée. Madame J. allaite au sein, tout en donnant du lait industriel ou de son propre lait au biberon de temps en temps. Ele a d’ailleurs déjà loué un tire-lait.
Un accompagnement accompagné
À l’occasion de cette première rencontre, je propose de reprendre les ordonnances qu’elle a reçues pour les lui expliquer. Je lui indique également l’importance de nourrir sa fille aux deux seins à chaque tétée et d’éviter les biberons si elle veut poursuivre son allaitement. Nous revoyons ensemble, en situation, la position Biological Nurturing et la position allongée sur le côté en sécurité. Je lui remets avec des explications le document LLL sur "Les 7 conditions pour partager le lit avec son bébé en toute sécurité" (1). Comme il n’est pas question qu’elle sorte de chez elle pour venir peser le bébé en consultation à la PMI, je me rends à son domicile chaque semaine pendant un mois. Zoélie dort avec sa maman, il n’y a pas de berceau. Ele est majoritairement nourrie au sein. Je vais découvrir qu’elle reçoit un peu de vitamine K tous les jours et non une fois par semaine ! (2) Mes explications n’ont pas été assez précises et dorénavant je dois vraiment m'assurer que la maman m'a réellement comprise, car c'est elle qui donne les directives à la tante qui ne parle pas français. Selon les habitudes chinoises, elle peut répondre "oui, j’ai compris" sans que cela soit le cas. Lors d’une visite, la maman m’explique qu’elle ne pourra pas allaiter très longtemps. Elle a prévu de rentrer en Chine dans deux mois pour confier l’enfant à ses parents, avant de revenir terminer ses études. Quel que soit le milieu social, il semble que cela soit une habitude : les petits sont élevés par leur grand-mère ou des "ahis" (entre la bonne et la nounou). À la question "Comment vivez-vous cette situation ?", la jeune femme reste silencieuse. Sans doute ma question a-t-elle été trop directe. La jeune femme ne veut pas perdre la face et précise : son mari et elle-même sont des enfants uniques et de ce fait ils pourront avoir un second enfant, prévu à la fin de leurs études. L’allaitement ne durera donc que quelques mois.
Laits industriels en Chine, un problème de santé publique
J’évoque alors avec elle le scandale des laits infantiles frelatés avec de la mélamine, qui a éclaté en Chine en 2008. Cette substance destinée aux colles, aux résines ou aux engrais a été ajoutée à des préparations pour nourrissons afin d’augmenter artificiellement le taux de protéines. Cela a coûté la vie à six bébés et 300 000 autres ont été intoxiqués, souffrant parfois de sérieuses complications rénales. La mélamine en excès – jusqu’à 500 fois la dose autorisée – avait été détectée dans 69 marques différentes de lait pour bébé, produites par 22 compagnies. En 2010, du lait contaminé et non détruit est réapparu dans les magasins chinois. Les parents craignent pour leur enfant et tentent de s’approvisionner en lait à l’étranger, via des compatriotes ou Internet (3). Au milieu de ce trafic d’"or blanc", personne ne rappelle que le lait maternel couvre parfaitement les besoins nutritionnels et immunologiques des bébés et que les laits industriels ne sont que des substituts. De son côté, madame J., bien informée, a prévu d’emporter des boites de lait en poudre en nombre suffisant pour couvrir les besoins de sa file. Dans un an, elle retournera en Chine avec du lait de croissance. Précaution inutile d’après l’OMS (4).
Un mois et un jour après son accouchement, madame J. a pu sortir de chez elle. Accompagnée de ses parents, le grand-père poussant fièrement le landau, elle s’est rendue à la consultation de la PMI pour la visite du premier mois de l’enfant. Le poids de Zoélie atteint le haut de la courbe de poids de l’OMS. Les biberons donnés quand la mère était indisponible y sont peut-être pour quelque chose. Je ne sais pas très bien ce qu’il se passe à la maison. De toute façon, dans un mois, toute la famille sera en Chine. En attendant, le vaccin du BCG a été pratiqué alors que le bébé était au sein, la tétée ayant un effet antalgique.
Se laisser déconcerter
Peu de temps après, au téléphone, la maman affirme m’avoir entendue et me dit : "L’enfant est allaité exclusivement au sein, puisque c’est bon pour lui." Elle m’indique par ailleurs qu’elle n’a pas confiance non plus dans les vaccins chinois. Ele souhaite donc en emporter en Chine. J’explique la chaîne du froid à respecter à l’aéroport (glacière) et dans l’avion (réfrigérateur). À la consultation de prédépart, le jeune médecin de la PMI est d’accord pour faire les ordonnances pour les vaccins de 4 et 11 mois (nouveau calendrier vaccinal 2013, soit Prévenar 13 et Infanrix hexa). Nous sommes rassurées par un article de Médecine et Enfance de novembre 2009, page 420, citant les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé de 2006 assurant que le Prévenar est stable pendant plus de deux ans, et l’Infanrix pendant deux semaines, à condition d’être conservés à une température comprise entre 20 et 25°C. La maman décide de partir quand même avec une glacière et de recontacter la PMI dans un an pour les vaccins suivants (5).
J’évoque l’allaitement pendant le vol aérien, en particulier au décollage et à l‘atterrissage pour éviter que l’enfant n’ait mal aux oreilles et se mette à pleurer et les modalités du sevrage qui se fera en Chine. La maman me dit qu’elle est contente de partir et qu’elle sera contente de revenir en France. À la question "et Zoélie ?", elle me répète avec un grand sourire qu’il est normal que ce soit ses grands-parents qui s’en occupent. Il n’y a pas une famille type. J’apprends à accepter, à respecter, sans forcément les cautionner, des habitudes qui m’échappent. Selon les cultures, l’amour maternel revêt bien des formes.
Références bibliographiques
[1] https://www.lllfrance.org/vous-informer/fonds-documentaire/feuillets-de-lll-france/1809-7-conditions-pour-partager-le-lit-avec-son-bebe-en-toute-securite
(2) Protocole concernant le don de vitamine K aux nouveau-nés : Avant la réforme de septembre 2014 mise en place par l’ANSM, le schéma pour les bébés allaités exclusivement était contraignant : il fallait leur administrer une dose chaque semaine tant que durait l'allaitement exclusif. Le passage à trois doses (naissance, entre le 4e et le 7e jour, puis à 1 mois de vie) a permis de simplifier considérablement le suivi pour les parents tout en maintenant une protection efficace contre la maladie hémorragique du nouveau-né.
(3) En 2026, les parents chinois accordent une confiance nettement plus élevée qu'auparavant aux marques de lait locales, même si l'achat de lait importé de l'étranger reste un réflexe de sécurité majeur pour une part importante de la population.
(4) Selon l'OMS (2023), dans sa recommandation 2 : Quel lait à défaut de lait maternel ?
a. Laits entre 6 et 12 mois : les nourrissons âgés de 6 à 12 mois qui ne reçoivent pas de lait maternel peuvent recevoir, au choix, du lait artificiel ou du lait animal.
b. Laits entre 12 et 24 mois : les enfants âgés de 12 à 24 mois qui ne reçoivent pas de lait maternel devraient recevoir du lait animal. Les préparations infantiles (laits dits “de croissance”) ne sont pas recommandées. https://www.lllfrance.org/vous-informer/fonds-documentaire/textes-officiels-et-legislatifs/2447-recommandations-de-l-oms-pour-la-diversification-alimentaire-des-enfants-de-6-a-23-mois
(5) Depuis, le schéma vaccinal français a changé.







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