Publié dans le n° 211 des Dossiers de l'allaitement, février 2025
D'après : Herbal galactogogues : some "new" arrivals. Anderson PO. Breastfeed Med 2024 ; 19(10) : 752-5.
Les plantes supposées favoriser la lactation sont utilisées partout dans le monde depuis l’aube de l’humanité. 54 plantes galactogènes sont documentées dans LactMed, mais ce nombre ne représente qu’une faible partie de celles utilisées dans le monde. Une enquête récente a constaté qu’environ 28 % des mères américaines consommaient des plantes galactogènes. Très peu d’entre elles ont fait l’objet d’études scientifiques de bonne qualité. Par ailleurs, leur étude est sujette à des biais majeurs sur le plan de la qualité des produits testés (formulation), des mélanges de plantes, d’absence de groupe placebo, de manque de précisions sur les caractéristiques des femmes incluses, de l’absence de prise en compte de diverses données… Il est clair qu’il est très difficile de mener des études de bonne qualité sur les plantes galactogènes. Même les études menées sur des médicaments tels que la dompéridone n’ont pas été menées avec une méthodologie optimale. Cela sera encore plus difficile avec une plante galactogène en l’absence de standardisation du taux de produit actif (si tant est que le ou les produits actifs de la plante sont connus).
Difficultés de l’évaluation fiable des plantes galactogènes
Une difficulté majeure de ces études est la sélection des femmes. On pourrait décider d’inclure toutes les femmes venant d’avoir un enfant, uniquement les primipares, uniquement les mères de prématurés, ou celles qui ont accouché par césarienne, ou celles qui pensent ne pas avoir assez de lait à un moment donné (à quel moment ?)… Dans certaines études, les mères bénéficient aussi d’autres mesures de soutien, dans d’autres aucune donnée n’est fournie sur le sujet. Ces études peuvent donner lieu à un important effet placebo. Par exemple, une récente étude a constaté que la consommation de "boissons sportives", de lait de coco ou d’eau augmentait la production lactée presque aussi bien que celle de fenugrec, et que 5 % des mères ayant pris du fenugrec avaient fait état d’une baisse de leur production lactée contre aucune de celles ayant pris du lait de coco ou de l’eau. Par ailleurs, sur quels critères évaluer l’efficacité du galactogène ? De nombreuses études mesurent uniquement l’évolution de la production lactée sans se préoccuper de son adéquation aux besoins du nourrisson. Cette production est souvent évaluée en exprimant le lait avec un tire-lait. Or, des études ont constaté qu’un nourrisson consommait environ 67 % du lait disponible, volume qui pourra être plus faible que celui qu’une mère peut obtenir en tirant son lait avec un tire-lait électrique hospitalier. En gros, l’augmentation de la production lactée obtenue avec le galactogène n’aura pas d’impact sur le volume de lait consommé par son enfant, car la mère produisait déjà suffisamment de lait pour couvrir ses besoins sans le galactogène. On pourrait également suivre la croissance des enfants, mais c’est plus difficile. On peut également suivre le taux d’allaitement à divers moments, mais cette stratégie présente des biais. Mener une étude en aveugle peut être difficile. Le fenugrec donne par exemple une odeur de sirop d’érable aux urines. D’autres plantes ont des goûts ou des couleurs spécifiques qui pourront être détectés par les mères. Certaines plantes sont disponibles seulement dans certains pays. On pourrait étudier l’impact de la prise du produit actif purifié de la plante. Une étude menée sur la silymarine (substance active du Chardon Marie) rapportait une certaine activité galactogène, mais cela ne signifie pas qu’il en sera de même pour la plante elle-même, dont le taux de silymarine pourra être variable et plus bas. Des plantes provenant de pays lointains peuvent être polluées (ce n’est pas exceptionnel). Certaines études sur ces plantes ont été menées dans des pays en voie de développement dont les mères n’ont pas une alimentation de bonne qualité, alors qu’améliorer la nutrition de ces femmes pourrait être la meilleure solution pour optimiser leur production lactée, et les résultats des études chez ces femmes ne seront pas transposables aux femmes vivant dans un pays développé. De nombreuses études incluent relativement peu de femmes, généralement moins de 100, un nombre insuffisant pour avoir un résultat statistiquement fiable.
Mécanismes d’action possibles
Un mécanisme souvent proposé pour l’augmentation de la production lactée par les galactogènes est l’augmentation du taux sérique de prolactine. C’est indiscutablement le cas pour les galactogènes pharmaceutiques tels que la dompéridone et le métoclopramide. Quelques études ont documenté une augmentation du taux de prolactine par rapport au taux constaté dans le groupe placebo pour des plantes telles que le Shatavari (Asparagus racemosus). Curieusement, des études n’ont pas constaté d’augmentation du taux sérique de prolactine chez des mères prenant du fenugrec ou du fenouil alors que c’était le mécanisme d’action proposé pour ces plantes. Certains estiment que la plante galactogène pourrait stimuler directement les récepteurs pour la prolactine, sans avoir besoin de passer par une augmentation de son taux circulant. Toutefois, des études ont constaté qu’il n’y avait pas de relation entre le taux sérique de prolactine et le taux de synthèse du lait à court ou à long terme.
Si les œstrogènes sont importants pendant la grossesse car ils préparent la glande mammaire à la lactation, ils peuvent en post-partum inhiber la lactation. Pourtant, curieusement, nombre de plantes supposées galactogènes ont une activité œstrogénique dans les études sur les animaux. Il est possible que l’activité galactogène soit en rapport avec un impact œstrogénique plus faible que celui de l’œstradiol endogène. Si un taux élevé d’œstradiol en post-partum supprime la lactation, il est possible qu’un œstrogène faible se fixe sur les récepteurs pour l’œstrogène, ce qui abaisse leur niveau de stimulation. Les isoflavones présentes dans certains aliments tels que le soja sont des phyto-œstrogènes. Un autre mécanisme proposé est l’impact anti-oxydant et chimioprotecteur des polyphénols présents dans de nombreuses plantes galactogènes. La lactation augmente les besoins énergétiques, avec une augmentation de l’activité des mitochondries qui s’accompagne de la libération de radicaux libres. Les polyphénols des plantes pourraient protéger les cellules épithéliales mammaires de l’impact négatif de ces radicaux libres. On a également proposé la possibilité d’une libération de prolactine induite par l’histamine, ou une sécrétion de TRH (thyrotropin-releasing hormone) induite par la sérotonine pour la grande ortie (ou ortie commune, Urtica dioica), ou une augmentation de la sensibilité des cellules épithéliales mammaires à l’insuline pour le Galéga officinal (Galega officinalis). Cer-taines plantes traditionnelles utilisées dans des pays lointains sont devenues disponibles aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Les plantes suivantes permettent d’illustrer les divers mécanismes d’action proposés et les limites des études.
Le shatavari (Asparagus racemosus) est utilisé depuis longtemps comme galactogène en Inde, et il est inclus dans la pharmacopée ayurvédique traditionnelle pour cet usage. C’est une plante différente de l’Asparagus utilisé comme aliment (Asparagus officinalis). Ses racines contiennent des shatavarines et des flavanoïdes qui ont des propriétés anti-inflammatoires et anti-oxydantes, ainsi que des saponines qui ont une activité phyto-œstrogénique. Son mécanisme d’action en tant que galactogène n’est toutefois pas élucidé. Son niveau de sécurité pendant l’allaitement n’a pas été étudié de façon rigoureuse, mais de petites études cliniques n’ont rapporté aucun effet négatif chez les mères et les bébés. Deux petites études de relativement bonne qualité ont constaté une activité galactogène. La première était une étude randomisée en double aveugle dans laquelle les mères devaient prendre quotidiennement trois fois par jour, soit 300 mg de shatavari, soit un placebo, et ce pendant 30 jours. En fin d’étude, le taux sérique de prolactine du groupe shatavari était 3 fois plus élevé que celui du groupe témoin, et la prise de poids des enfants du groupe intervention était significativement plus importante. Par ailleurs, le niveau de satisfaction des mères concernant l’humeur de leur bébé était plus élevé. La seconde étude a constaté que les mères qui devaient consommer des barres de céréales contenant du shatavari avaient davantage de lait après 72 heures que celles qui consommaient la même barre ne contenant pas de shatavari.
Les feuilles du gros thym ou menthe indienne (Coleus amboinicus) sont utilisées comme galactogène en Indonésie. Il n’existe aucune donnée sur l’excrétion lactée d’un quelconque composant de cette plante ou sur ses principes actifs. Il n’existe pas non plus de données sur son niveau de sécurité chez les mères allaitantes et leurs enfants. Cette plante est toutefois utilisée depuis des siècles en Indonésie sans problème apparent. Elle a fait l’objet de seulement deux petites études de très mauvaise qualité dont l’une a constaté qu’elle augmentait la production lactée, l’autre ne montrant aucun impact par rapport aux autres interventions. Il est donc impossible de conclure concernant l’efficacité du Coleus en tant que galactogène.
Les feuilles et les fleurs du galéga officinal (herbe aux chèvres, lilas français – Galega officinalis) contiennent divers dérivés de la guanidine susceptibles d’induire une hypoglycémie, incluant la galégine (la metformine a été mise au point à partir de la galégine, ces deux molécules ayant des structures très proches). Son impact galactogène pourrait être lié à la modulation de la production cellulaire d’énergie et à une augmentation de la sensibilité à l’insuline des cellules épithéliales mammaires. Cela implique qu’elle pourrait être utile chez les femmes présentant un diabète de type 2 ou un syndrome des ovaires polykystiques, mais cela reste à démontrer. Le galéga est habituellement bien toléré, mais il est susceptible de favoriser une hypoglycémie, et il doit donc être utilisé avec prudence chez les mères prenant des antidiabétiques. Des diarrhées et une hépatomégalie ont été rapportées chez une femme qui prenait du galéga, du fenouil et du fenugrec pour augmenter sa production lactée. Le galéga est utilisé depuis bien longtemps comme galactogène, mais il existe peu de données sur son efficacité. La majorité des études portait sur des mélanges de plantes incluant le galéga, et leur qualité était mauvaise. Deux études de très mauvaise qualité, utilisant un extrait de galéga à des doses non précisées, faisait état d’une augmentation de la production lactée. Globalement, l’efficacité du galéga reste à démontrer.
Le moringa (Moringa oleifera, Moringa ptérygosperma) est un arbre tropical dont les feuilles sont couramment utilisées comme aliment et comme médicament en Asie et en Afrique. Les feuilles contiennent des vitamines, des minéraux et des acides aminés essentiels, ainsi que des glycosides. Elle est utilisée comme galactogène en Asie. Un certain nombre d’études ont été publiées sur son impact galactogène, mais elles portent sur peu de femmes et/ou sont de mauvaise qualité. Dans deux études (73 femmes au total), les femmes du groupe intervention avaient un taux sérique de prolactine significativement plus élevé et leur enfant avait pris davantage de poids à 4 semaines par rapport au groupe témoin. Dans deux autres études (51 femmes au total), les auteurs rapportaient une production lactée plus importante de 124 ml après 7 jours dans le groupe intervention. L’une de ces deux études comparait l’impact du moringa, du métoclopramide et de la dompéridone, la dompéridone s’avérant la plus efficace, suivie par le métoclopramide, le moringa venant en dernier. Par ailleurs, cette étude ne constatait aucune corrélation entre le volume de la production lactée et le taux sérique de prolactine. Une petite étude randomisée en double aveugle de qualité globalement satisfaisante a comparé la prise 2 fois par jour de gélules contenant 450 mg de moringa versus un placebo. À 3 jours post-partum, le volume de la production lactée était plus élevé de 47 % dans le groupe intervention, mais la différence n’était pas statistiquement significative. À 6 mois post-partum, 52 % des femmes du groupe intervention allaitaient exclusivement versus 46 % de celles du groupe témoin, la différence n’étant là encore pas significative (éventuellement en raison du petit nombre de femmes incluses). Enfin, une étude randomisée menée auprès de mères kenyanes a comparé la prise de 20 g/jour de poudre de feuilles de moringa versus un placebo. Au bout de 3 mois, les taux infantiles d’IGF-1 et d’hémoglobine étaient significativement plus élevés dans le groupe moringa, aucun impact n’étant constaté sur la croissance infantile, le taux sérique de fer ou celui de vitamine A. Il est intéressant de constater les différences de dosage du moringa dans ces deux dernières études.
Le breynia androgyna (katuk – Sauropus androgynus) est un arbuste asiatique dont les feuilles sont utilisées comme légume, mais aussi dans un but médicinal. Elles sont utilisées comme galactogène en Indonésie et en Malaisie. Elles sont riches en caroténoïdes, en vitamines C et E et en minéraux, et elles contiennent également de la papavérine, des polyphénols et des flavanoïdes (en particulier quercétine et kaempférol). Des études menées sur des souris suggèrent que le katuk augmente le niveau d’expression des gènes codant pour la prolactine et l’ocytocine. Ses composants n’ont pas été retrouvés dans le lait maternel après sa consommation, mais certains peuvent l’être après la consommation d’autres aliments. Par exemple, la quercétine et le kaempférol sont normalement présents dans le lait maternel en quantité variable suite à la consommation de certaines plantes. La demi-vie lactée de la quercétine est d’environ 50 heures. Une consommation excessive de katuk frais (cru) peut provoquer une bronchiolite oblitérante, potentiellement mortelle, les feuilles cuites ne semblant pas toxiques. Plusieurs petites études ont été menées sur son impact galactogène, toutes étant de mauvaise qualité. Une étude rapportait une augmentation de la consommation infantile de lait maternel évaluée par des tests de pesée avant et après la tétée. Deux études constataient une prise de poids infantile plus élevée ou une production lactée plus importantes chez les femmes du groupe intervention par rapport à celles du groupe témoin qui recevaient un placebo. Les doses de katuk administrées allaient de 900 mg à 25 g par jour. Une autre étude a mesuré le taux sérique de prolactine chez les mères, et une autre a recherché le taux lacté de lipides ou de protéines, ces deux études ne constatant aucune différence entre les mères qui prenaient du katuk et celles qui n’en prenaient pas.
En conclusion
Les plantes galactogènes sont très largement utilisées partout dans le monde et depuis très longtemps. Des plantes originaires d’Asie sont maintenant disponibles dans les pays occidentaux dans les pharmacies, les magasins de produits diététiques ou sur Internet, mais les produits disponibles chez nous peuvent être très différents de ceux qui sont utilisés dans les pays dont ces plantes sont originaires. Concernant les plantes prises en compte dans cet article, seuls le shatavari et le moringa semblent avoir une certaine efficacité constatée par des études à peu près correctes. Pour le galéga, le coléus ou le katuk, il n’existe guère de données fiables sur leur efficacité. Le point positif est que toutes ces plantes ne semblent guère à risque, sauf éventuellement le katuk et le galéga. Les professionnels de santé qui suivent les mères allaitantes ont des raisons d’être sceptiques concernant l’efficacité galactogène proclamée pour ces plantes.







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