Publié dans le n° 211 des Dossiers de l'allaitement, février 2025
D'après : Red alert : exclusive breastfeeding threatened. Eidelman AI. Breastfeed Med 2024 ; 19(11) : 825-6.
L’auteur souhaite faire part de ses inquiétudes en tant que professionnel de santé qui, depuis des années, soutient activement l’allaitement comme étant la norme pour l’alimentation et la nutrition infantile. Il n’y a pas bien longtemps, la recommandation universelle de l’OMS, de l’Académie Américaine de Pédiatrie ou de l’Academy of Breastfeeding Medicine était que les bébés devaient être exclusivement allaités jusqu’à environ 6 mois, l’allaitement étant ensuite poursuivi parallèlement à l’introduction des aliments de sevrage. Mais les choses ont changé.
Apparemment, on se préoccupe de plus en plus des allergies alimentaires comme étant un problème de santé pédiatrique majeur, et on a commencé à développer le concept de "prévention de l’allergie", fondé sur l’introduction précoce d’allergènes spécifiques dans l’alimentation du bébé. Une étude sur l’introduction dès 4 mois d’arachides chez des enfants à risque d’allergie à cet aliment est à l’origine de ce concept. En introduisant les arachides à 4 mois chez ces bébés, on a observé une baisse significative de survenue de cette allergie. Cette étude se focalisait sur les bénéfices chez des enfants définis comme à haut risque d’allergie aux arachides, mais cela n’a pas empêché l’Académie européenne d’allergie et d’immunologie clinique de réactualiser ses recommandations pour préconiser une exposition aux arachides chez tous les bébés sans prise en compte des facteurs de risque.
Cette brèche ouverte dans le concept et la valeur de l’exclusivité de l’allaitement a essentiellement autorisé d’autres équipes à explorer la prévention de potentielles allergies via l’introduction précoce d’autres allergènes connus (comme les œufs de poule introduits à 4 mois, ce qui induisait une baisse de l’allergie à l’œuf). Malgré le succès limité dans le domaine de la prévention de l’allergie, il est devenu évident pour certains que la principale conséquence dans le domaine de la santé publique était qu’une digue était rompue, que l’allaitement exclusif jusqu’à environ 6 mois n’était plus l’objectif à atteindre. Il n’est donc pas surprenant que certains aient commencé à dire qu’attendre 4 mois pour exposer le bébé aux protéines du lait de vache, c’était "louper une opportunité", et qu’une exposition plus précoce était souhaitable si on se préoccupait réellement du problème pédiatrique majeur qu’était l’allergie aux protéines du lait de vache. Une étude observationnelle publiée en 2019 rapportait que les bébés exposés aux protéines du lait de vache dans les 3 premiers mois avaient une incidence plus basse d’allergie aux protéines du lait de vache. En 2020, une étude prospective randomisée japonaise constatait que les bébés qui avaient commencé à recevoir 10 ml/jour de protéines du lait de vache dès 1-2 mois avaient un risque significativement plus bas par la suite d’allergie à ces protéines. Cette même étude notait que les nouveau-nés exposés en post-partum immédiat et qui étaient allaités par la suite avaient un risque plus bas d’allergie aux protéines du lait de vache s’ils continuaient à recevoir quotidiennement de petites doses de lait industriel que les nourrissons qui étaient exclusivement allaités après cette première exposition. Ou, pour le dire plus simplement, qu’une faible exposition aux protéines du lait de vache en post-partum immédiat imposait la poursuite régulière de leur don, car les nourrissons sensibilisés en avaient besoin pour leur désensibilisation.
En 2022, les auteurs d’une étude prospective non randomisée qui comparait des nourrissons exclusivement allaités et des nourrissons allaités qui avaient reçu quelque quantité que ce soit de lait industriel à base de lait de vache dès leur naissance, notaient que tous les cas d’allergies IgE-médiées aux protéines du lait de vache étaient constatés chez les enfants exclusivement allaités. Cela pourrait sembler déroutant et contre-intuitif dans une certaine mesure, mais ces résultats pourraient s’expliquer par les résultats d’une autre étude ayant constaté que, alors que les mères avaient affirmé avoir allaité exclusivement pendant leur séjour en maternité, l’examen des dossiers hospitaliers montrait qu’en fait 55 % des enfants avaient reçu du lait industriel sans que la mère en soit avertie. Cela concorde avec une analyse américaine récente qui notait que 20 % des nouveau-nés avaient reçu du lait industriel pendant leurs 2 premiers jours de vie. Mais en dépit des problèmes méthodologiques significatifs listés pour ces études, de plus en plus d’allergologues estiment que la prévention des allergies chez le bébé allaité devrait devenir une pratique plus courante, fondée sur 2 principes : tous les nourrissons devraient recevoir au moins une petite quantité (10 ml) de lait industriel en commençant à 1 mois ; et tout nourrisson qui a reçu ne serait-ce qu’un repas de lait industriel pendant le séjour en maternité, même par inadvertance, devrait continuer à recevoir quotidiennement du lait industriel (au moins 10 ml) tout en étant par ailleurs "exclusivement allaité", pour la prévention de l’allergie.
Comme dit un peu plus haut, la qualité des résultats des études mentionnées ci-dessus ne semble pas justifier ce type de recommandations. Mais au-delà du débat concernant le niveau de qualité des preuves sur lesquelles on les fonde, ces recommandations posent deux autres problèmes majeurs. Donner des arachides à un bébé dès le 4e mois ne constitue pas une alternative au lait maternel. En revanche, donner un lait industriel à un nourrisson (même si ça n’est que 10 ml) dès le 3e jour de vie parce qu’on lui a donné un biberon de lait industriel à 3 heures du matin pendant que sa mère dormait, ou lui en donner quotidiennement un peu dès 1 mois, sera inévitablement interprété par les mères comme le fait que le lait industriel est une alternative viable et légitime à l’allaitement. Et il en sera de même pour l’exclusivité, voire de l’allaitement lui-même. L’auteur estime que cela constitue une ALERTE ROUGE, et il lance un appel à se réveiller à tous ses collègues qui partagent avec lui son souhait de protéger le bien-être de la dyade mère-enfant. Il est clair que des allergologues bien intentionnés ne devraient pas dicter les pratiques et protocoles d’alimentation des nourrissons à partir de leur perspective étroite.







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