Publié dans le n° 216 des Dossiers de l'allaitement, septembre 2025.
D'après : Breastfeeding with primary low milk supply : a phenomenological exploration of mothers’ lived experiences of postnatal breastfeeding support. Whelan C et al. Int Breastfeed J 2025 ; 20 : 7.
Un petit pourcentage de mères n’arrivera pas à avoir une production lactée suffisante pour allaiter exclusivement en raison d’une insuffisance primaire de la lactation. Cette insuffisance peut être liée à un volume insuffisant de tissu glandulaire mammaire, à un trouble métabolique ou hormonal (syndrome des ovaires polykystiques – SOPK * – résistance à l’insuline…). Elle doit absolument être distinguée de la perception maternelle d’une production lactée insuffisante (la mère estime à tort ne pas avoir assez de lait) ou d’une insuffisance secondaire de la lactation (conséquence de pratiques d’allaitement incorrectes). Il existe très peu de données sur l’insuffisante primaire de lactation (IPL). Une étude menée en Nouvelle-Zélande en 1956 estimait sa prévalence à au moins 6 %. Et une étude menée en 1990 rapportait une insuffisance persistante de la production lactée chez 15 % des mères. Toutefois, le taux réel d’IPL est estimé à 4 %. Mais aucune étude portant sur un nombre important de mères n’a été menée ces dernières décennies. Le but de cette étude était de documenter le vécu de mères présentant une IPL, ainsi que leur accès à un soutien pour leur allaitement.
Cette étude descriptive phénoménologique a été menée auprès de mères irlandaises présentant une IPL. Dans ce pays, seulement 58 personnes dédiées au soutien à l’allaitement travaillent dans les services de maternité, desservant une population dans laquelle 58 443 bébés sont nés en 2021. Parmi les 9 mères sélectionnées pour participer à cette étude, 8 ont consulté une IBCLC en cabinet privé et une seule a été référée à une IBCLC travaillant dans une structure publique. Les mères devaient avoir allaité pendant ≥ 4 mois un enfant ayant < 2 ans au moment de l’étude, avoir une IPL identifiée par une IBCLC ou un autre professionnel de santé. Avant leur accouchement, toutes ces mères souhaitaient allaiter exclusivement. Elles avaient 31 à 40 ans. Leur bébé avait 9 mois à 2 ans au moment de l’étude. Elles avaient allaité pendant 5 à 18 mois. La cause rapportée pour l’IPL était une hémorragie du post-partum (1 mère), un SOPK (2 mères), une hypogénésie mammaire (7 mères), une alactogenèse familiale (2 mères), une hypothyroïdie (1 mère), certaines mères présentant 2 causes. Toutes les mères ont participé à un entretien via Zoom, pendant 55 à 75 minutes, mené selon un entretien semi-structuré couvrant les motivations pour allaiter, le vécu de l’allaitement, l’impact pratique et émotionnel de l’IPL et le soutien reçu. Tous les entretiens ont été enregistrés et retranscrits pour analyse des divers thèmes abordés. Si parler de leur vécu a été émotionnellement difficile pour toutes les mères, elles ont toutes souhaité le poursuivre et étaient heureuses de participer à l’entretien. 4 thèmes principaux ont été dégagés de leur discours : être dans la tourmente, se connecter aux autres, réimaginer la maternité, et s’incarner dans son corps. Cet article se focalise sur la connexion aux autres, thème qui pouvait être décomposé en 4 sous-thèmes : se sentir déconnectée, se sentir jugée par les autres, être dans un espace sécurisé, et trouver un sauveur.
Pendant leur séjour en maternité, ces mères avaient eu l’impression de ne pas être écoutées, que leurs inquiétudes étaient balayées, ce qui les avaient amenées à se sentir vulnérables et invisibilisées. Évoquer ce vécu déclenchait en elles de la colère et de la tristesse. Certaines ont dit avoir eu du mal à accepter le diagnostic d’IPL comme étant un problème rare, car elles se sentaient encore plus seules et marginalisées. Certaines ont mentionné leur sentiment de "viol" suite à l’aide "avec les mains" apportée par les sages-femmes ou les infirmières, ce type d’aide étant perçue comme intrusive. Une mère a fait état d’une remarque sur ses seins faite par une infirmière, pendant la réunion d’un groupe de mères, l’infirmière ayant ajouté que son bébé était affamé. La réflexion sur ses seins a été vécue comme humiliante, avec le sentiment d’être traitée comme un objet, tandis que celle sur son bébé a donné l’impression à la mère qu’elle était perçue comme négligente. D’autres mères ont décrit leur vécu de réunions de groupes de mères, où elles ont eu l’impression qu’une IPL, ça n’existait pas réellement, qu’elles avaient juste à mettre leur bébé au sein plus souvent, discours qui leur donnait l’impression de ne pas être écoutées.
Nombre de ces mères avaient peur du jugement des autres. Elles se sentaient différentes, elles étaient gênées de donner des biberons de lait industriel et se sentaient obligées de fournir des explications sur le fait qu’elles n’allaitaient pas exclusivement. Elles ressentaient le don d’un lait industriel en public comme sapant la perception qu’elles avaient d’elles-mêmes en tant que mères. Une mère pour qui l’allaitement était inséparable de la maternité a eu beaucoup de mal à accepter qu’elle avait un problème d’allaitement, et elle avait besoin d’en parler. Une autre a utilisé un DAL posé sur le sein pour donner les suppléments à son bébé, et avait eu beaucoup de mal à comprendre et accepter pourquoi son corps était incapable de fabriquer assez de lait, et de devoir en plus expliquer pourquoi elle utilisait un DAL. Certaines mères ont choisi de ne pas donner de lait industriel à leur bébé lorsqu’elles n’étaient pas seules pour éviter d’avoir à donner des explications. 2 mères ont dit avoir arrêté d’assister aux réunions d’un groupe de soutien car elles percevaient le scepticisme des autres mères vis-à-vis de l’IPL et leur désapproba-tion concernant le don de lait industriel.
4 mères étaient membres d’un groupe de soutien sur WhatsApp pour les mères rencontrant des problèmes d’allaitement, le plus souvent une IPL, et 2 autres mères étaient membres d’un groupe similaire sur Facebook. Ces 6 mères ont fait part d’une expérience similaire : elles s’étaient senties acceptées et tellement soulagées de pouvoir discuter avec des mères vivant la même situation qu’elles. Elles estimaient que cela leur avait changé la vie, les avait aidées à accepter leur IPL, à faire le deuil de l’allaitement qu’elles avaient souhaité. Elles ont parlé de l’empathie rencontrée dans ces groupes, et se sont senties encouragées à poursuivre par d’autres mères qui leur affirmaient qu’elles faisaient vraiment le maximum. Ces groupes étaient pour ces mères un espace où elles se sentaient en sécurité, en compagnie de personnes qui pouvaient vraiment les comprendre. Elles se sentaient valorisées quand elles pouvaient à leur tour soutenir une nouvelle participante, qui leur rappelait à quel point elles se sentaient mal au départ, et à quel point elles avaient avancé depuis.
Ces mères identifiaient 2 sources principales ayant apporté un soutien inestimable : leur compagnon et les IBCLC privées. Ces dernières avaient apporté un soutien compétent et empathique, ce qui leur avait permis de poursuivre l’allaitement. Des mères ont dit à quel point elles avaient apprécié que l’IBCLC leur explique que l’allaitement était bien plus que le don de lait au bébé, que c’était une relation étroite, un partage entre la mère et son bébé. Les IBCLC prodiguaient également encouragements et félicitations, ce qui augmentait la motivation des mères. Les mères ont également décrit comment leur compagnon avait apporté un soutien pratique et émotionnel (certaines mères ont pleuré pendant l’entretien en décrivant à quel point leur compagnon avait été merveilleux). Il gérait certaines tâches pratiques, s’occupait du bébé, le portait. Un compagnon calme, rassurant et solide était une source majeure de soutien émotionnel, en particulier lorsqu’il encourageait la mère sans se montrer trop pressant, et qu’il décrivait les difficultés de façon rationnelle et objective, et lorsqu’il la félicitait pour le "super travail" qu’elle accomplissait en allaitant leur enfant.
Le discours de ces mères présentant une production lactée insuffisante primaire souligne l’impact négatif de l’absence fréquente de prise en compte de leurs inquiétudes et de leurs problèmes, ce qui les amenait à se sentir abandonnées et isolées, celui de la stigmatisation qu’elles ressentaient parce qu’elles n’allaitaient pas exclusivement, suite aux commentaires qui les amenaient à se sentir incompétentes et négligentes. Bénéficier du soutien d’autres mères vivant la même situation qu’elles avait été vécu comme une bénédiction pour ces mères. Elles accordaient également une très grande valeur au soutien apporté par des IBCLC compétentes, ainsi qu’à celui de leurs compagnons. Les professionnels de santé qui suivent des dyades allaitantes devraient savoir que si une insuffisance primaire de lactation est beaucoup plus rare qu’une insuffisance secondaire, elle existe cependant. Les mères concernées n’arriveront pas à avoir une production lactée suffisante malgré tous leurs efforts, et cela sera souvent pour elles un choc majeur. Elles auront besoin d’un soutien pratique afin d’optimiser le déroulement de leur allaitement, et d’un soutien émotionnel pour faire le deuil de l’allaitement qu’elles souhaitaient au départ.
* Maintenant appelé SMOP, syndrome métabolique ovarien polyendocrinien.







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