Publié dans le n° 216 des Dossiers de l'allaitement, septembre 2025.
D'après : Dysphoric milk ejection reflex : measurement, prevalence, clinical features, maternal mental health, and mother-infant bonding. Žutić M et al. Breastfeed Med 2025 ; 20(2) : 133-9.
Le réflexe d’éjection dysphorique (RED) est un problème qui touche les mères allaitantes, et qui se caractérise par la survenue brutale d’émotions négatives de nature et d’intensité variables suivant les mères, débutant juste avant ou pendant le réflexe d’éjection du lait, qui disparaissent au bout de quelques minutes, et qui peuvent survenir lors de chaque réflexe d’éjection, et donc lors de chaque tétée, ou même lors de réflexes d’éjection survenant en dehors des tétées. Il a été identifié pour la première fois en 2007, et n’a pour le moment fait l’objet que de quelques publications essentiellement descriptives. Son étiologie reste mal connue, mais on estime que le RED est lié aux hormones en rapport avec le réflexe d’éjection. Le RED peut avoir d’importantes conséquences négatives : vécu maternel très négatif de l’allaitement, espacement volontaire des tétées ou sevrage précoce, difficultés dans la relation mère-enfant. Les mères concernées font plus souvent état de problèmes d’allaitement. Par ailleurs, ces mères pourront éprouver de la honte et de la culpabilité suite aux sentiments négatifs qu’elles ressentent, avec un impact sur la santé psychologique maternelle. Ces mères ignorent la plupart du temps ce qu’est un RED, et elles hésiteront à en parler à leurs proches ou à consulter un professionnel de santé (qui ne connaît pas non plus ce problème). Par ailleurs, le RED pourra être confondu avec d’autres problèmes tels que l’aversion aux tétées (sentiment intense d’aversion, de colère, d’agitation en réponse à la prise du sein par l’enfant, pouvant durer pendant toute la tétée) ou une dépression du post-partum (DPP), d’autant qu’un RED peut coexister avec une DPP. L’objectif de cette étude croate était de mettre au point et de valider un instrument d’évaluation des émotions négatives induites par le RED, d’établir la prévalence du RED, de décrire ses manifestations et son impact sur l’allaitement, et d’évaluer son impact sur la santé mentale maternelle et sur le lien mère-enfant.
Pour cette étude transversale menée entre août 2022 et février 2023, un questionnaire a été mis en ligne et porté à la connaissance des mères via des réseaux sociaux, des groupes Facebook, certaines mères étant également recrutées par le bouche à oreille. Les questionnaires étaient anonymes et ciblaient les femmes de > 18 ans qui avaient accouché depuis < 12 mois. 711 femmes correspondant à ces critères ont répondu au questionnaire. Elles avaient 31,27 ± 4,09 ans, 98,9 % étaient mariées ou vivaient en couple, 69,5 % avaient au moins un diplôme de fin d’études secondaires, 77,1 % avaient une activité professionnelle, 59,6 % résidaient en ville et 93,1 % avaient un niveau socioéconomique moyen à élevé. 66,2 % étaient primipares et leur bébé avait 5,62 ± 3,38 mois au moment de l’étude. 27,8 % avaient accouché par césarienne. Le questionnaire sur le RED collectait des données sur les émotions ressenties (liste de 26 émotions/sentiments), leur fréquence, leur intensité, la durée des manifestations et l’impact sur l’allaitement (au total 36 questions à réponses sur une échelle de Likert à 5 points). Elles ont complété une échelle d’évaluation des émotions en 26 items, évaluant l’anxiété, la tristesse, la panique, le sentiment d’impuissance, de "trou dans l’estomac", d’être une mauvaise mère… avec réponses là aussi sur une échelle de Likert à 5 points. Elles ont également complété l’échelle d’Edimbourg de la dépression (EPDS, 10 items à réponses sur une échelle de Likert à 4 points, score de 0 à 30, dépression suspectée en cas de score ≥ 13), ainsi que l’échelle de dépression, d’anxiété et de stress (DASS 21, réponses sur une échelle de Likert à 4 points, score de 0 à 42) et le Postpartum Bonding Questionnaire (PBQ version croate, 2 items à réponses sur une échelle de Likert à 6 points, score d’autant plus élevé que le lien mère-enfant est déficient).
L’analyse des réponses au questionnaire sur le RED a montré qu’il avait une grande fiabilité et une bonne validité discriminante et divergente. La prévalence du RED chez les 711 femmes était de 5,9 %, les manifestations négatives survenant presque à chaque tétée chez 2,5 % des mères et "souvent" chez 3,4 % d’entre elles. Les émotions les plus souvent rapportées étaient l’hypersensibilité, la tension, la frustration, l’irritabilité et l’anxiété, les moins souvent rapportées étant la sensation de trou dans l’estomac, des nausées et l’envie de se blesser ou de blesser quelqu’un d’autre. L’intensité du vécu négatif était très élevée pour 35,7 % des mères, modérément élevée pour 42,9 % et légère chez 21,4 % des mères. Le RED avait débuté dès la première tétée ou expression du lait chez 38,1 % des mères, dès la première semaine d’allaitement chez 52,4 % d’entre elles et après des semaines d’allaitement chez 9,5 %. Le RED durait moins d’une minute chez 28,6 %, 1 à 5 minutes chez 33,3 %, > 5 minutes chez 23,8 %, les autres mères n’ayant pas répondu. Les manifestations apparaissaient brutalement chez 40,5 % des mères, graduellement chez 45,2 %, les autres n’ayant pas répondu. 45,2 % des mères avaient arrêté d’allaiter, 21,4 % envisageaient de le faire et 28,6 % ne souhaitaient pas sevrer, les autres mères n’ayant pas répondu. Les femmes présentant un RED avaient des scores significativement plus élevés pour la dépression (score moyen de 14,5 versus 11,14), l’anxiété (respectivement 11,57 versus 7,09) et le stress (20,67 versus 15,23) que celles pour qui ce n’était pas le cas. Elles avaient également un score au PBQ plus élevé (14,07 versus 8,84). 19 % avaient des antécédents de troubles psychiatriques versus 8,1 % des mères sans RED.
Cette étude était transversale et les mères étaient auto-sélectionnées. Certaines d’entre elles avaient arrêté l’allaitement avant d’y répondre. Elle n’a pas documenté les problèmes médicaux susceptibles d’avoir un impact négatif sur le vécu de l’allaitement, ni les éventuelles manifestations d’aversion aux tétées. Elle permet toutefois de constater que le questionnaire utilisé pour évaluer le RED est fiable et utilisable tant en pratique clinique que pour les études sur le sujet. Sa prévalence était de 5,9 % dans cette étude, les mères concernées faisant le plus souvent état d’hypersensibilité, de tension, de frustration, d’irritabilité et d’anxiété. Ces mères présentaient également davantage de problèmes psychologiques et de difficultés dans leur relation avec leur bébé, et près de la moitié d’entre elles avaient sevré en raison du RED. Cela souligne l’importance de dépister rapidement les mères présentant un RED afin de leur apporter un soutien approprié.







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