Publié dans le n° 144 d'Allaiter aujourd'hui, juillet 2025. Ce numéro contient de multiples témoignages sur ce sujet. Ils ne sont pas disponibles sur le site et les numéros d'Allaiter aujourd'hui s‘achètent dans la boutique LLL.
Article écrit par Vanessa Lasne, IBCLC, animatrice LLLF, et Julie Hamdan, médecin généraliste, DIULHAM, IBCLC, animatrice LLLF
Les contre-indications à l’allaitement concernent un nombre très restreint de situations. En effet, comme nous l’écrivions déjà dans le n° 33 de notre revue, "il y a contre-indication uniquement dans les cas où l’allaitement peut mettre en danger la santé du bébé ou de la mère, où ses inconvénients l’emportent sur ses avantages, où le lait maternel en tant que produit risque de faire plus de mal que de bien". La contre-indication peut être temporaire ou définitive, totale ou seulement partielle. Elle peut concerner le don de lait maternel ou seulement la mise au sein.
L’allaitement peut être rendu partiellement ou totalement impossible, non pas par la présence d’une contre-indication médicale, mais parce que la production de lait est insuffisante ou que la prise du sein par le bébé est impossible. Le lait maternel reste dans ces situations l’alimentation idéale du bébé.
Mais trop souvent, malheureusement, la mère est amenée à ne pas allaiter sur la base d’informations erronées, dispensées par l’entourage plus ou moins proche, ou par des professionnels plus ou moins formés à l’allaitement.
Quand l’enfant ne doit, définitivement, ni être allaité au sein, ni recevoir du lait maternel exprimé
Côté bébé
Plusieurs troubles rares du métabolisme chez le bébé peuvent contre-indiquer le don de lait maternel :
∙ Galactosémie congénitale. Cette maladie génétique rare (1 cas sur 50 000) rend impossible la métabolisation du galactose qui, associé à une molécule de glucose, constitue le lactose, principal sucre du lait humain, ainsi que des autres laits animaux et des préparations pour nourrissons classiques.
L’enfant doit être nourri avec une préparation spéciale. Une forme particulière de galactosémie, la forme "Duarte", au degré de sévérité moindre, permet l’allaitement chez certains enfants, après évaluation au cas par cas.
∙ Déficit congénital en lactase. Cette maladie génétique encore plus rare (1 cas sur 60 000 en Finlande, quasi-inexistante ailleurs) se manifeste dès la naissance, l’enfant présentant un déficit de l’enzyme dont le rôle est de décomposer le lactose. Il doit être nourri à l’aide d’une préparation spéciale sans lactose.
Côté mère
∙ La découverte d’un cancer chez la mère en cours d’allaitement vient bouleverser la famille. Le sevrage induit est parfois brutal, en lien notamment avec les traitements utilisés. Savoir que l’allaitement est sans danger pour les mères ayant un antécédent de cancer peut les aider à envisager plus sereinement l’allaitement de leur bébé à venir.
∙ La question de l’allaitement dans le cadre de la toxicomanie et des troubles qui y sont liés est complexe. Les substances consommées sont souvent multiples. On considère que l’allaitement est recommandé uniquement chez les mères qui ne consomment plus de substances illicites au moment de la naissance. Pour les femmes qui en consomment et ont un projet d’allaitement, l’Academy of Breastfeeding Médicine (ABM) recommande que soient encouragées "une baisse de la consommation et/ou une désintoxication et l’arrêt de la consommation si possible, en conjonction avec un soutien et un traitement appropriés".
Un cas particulier : l’infection maternelle par le VIH
En avril 2024, la Haute Autorité de Santé (HAS) a publié ses nouvelles recommandations concernant la grossesse, l’accouchement et l’allaitement pour les femmes vivant avec le VIH.
L’infection maternelle par le VIH, longtemps considérée comme une contre-indication absolue et définitive à l’allaitement dans les pays développés, ne l’est plus, sous conditions strictes (essentiellement une charge virale indétectable de façon prolongée au cours de la grossesse et au moment de l’accouchement, et la prise très régulière du traitement). La HAS recommande ainsi de "limiter la durée de l’allaitement au sein et de ne pas dépasser 6 mois (AE, Accord d’Experts)" tout en déclarant que "si la mère choisit de prolonger l’allaitement maternel, le suivi doit être prolongé et la poursuite de la prophylaxie chez le nourrisson doit être discutée (AE)".
Quand l’enfant ne doit, temporairement, ni être allaité au sein, ni recevoir du lait maternel exprimé
Côté bébé
∙ En cas d’intervention chez l’enfant, un jeûne préopératoire peut être demandé par le professionnel qui suit l’enfant. L’ABM, dans son protocole dédié, déclare que "les données actuelles suggèrent que la sécurité d’une anesthésie est augmentée lorsqu’une mère suspend l’allaitement pendant 4 heures, mais pas plus longtemps, avant une sédation ou une anesthésie".
∙ Certaines pathologies vont nécessiter une mise au repos digestif total (infections digestives telles que l’entérocolite ulcéro-nécrosante du bébé prématuré) et/ou un écrémage du lait maternel avant de le donner à l’enfant (chylothorax).
Côté mère
∙ La prise de médicaments, la réalisation d’un examen (scanner, IRM, scintigraphie...) ou d’une procédure (anesthésie, soins dentaires...) est fréquemment avancée, à tort ou à raison, comme une raison nécessitant une interruption de l’allaitement, voire un sevrage. Des sources fiables et librement accessibles existent : CRAT, E-lactancia, Lactmed. S’il y a parfois effectivement incompatibilité, au moins transitoire, avec l’allaitement, notamment en cas d’examen d’imagerie utilisant des radiopharmaceutiques à visée diagnostique, cette situation reste rare et il existe la plupart du temps une alternative compatible avec l’allaitement.
∙ Un épisode maternel d’herpès sur un sein rend nécessaire la suspension de l’allaitement du côté touché uniquement.
∙ Une infection suspectée ou confirmée au virus Ebola nécessite une séparation de la mère et de son bébé et contre-indique le don de lait maternel pendant le temps de l’infection. Une persistance du virus Ebola dans le lait maternel a été décrite même après la guérison de la mère, justifiant de suspendre l’allaitement pendant une durée prolongée.
Quand l’enfant ne doit, temporairement, pas être allaité au sein, mais peut recevoir du lait maternel exprimé
En cas de tuberculose active maternelle, la mère doit être séparée de son bébé pour éviter sa contamination. Il n’y a en revanche pas de risque de transmission de la maladie via le lait maternel, et elle peut donc exprimer son lait qui sera donné au bébé par une tierce personne. L’allaitement direct au sein peut être repris après deux semaines de traitement.
Quand l’enfant ne doit être allaité que partiellement
Certaines maladies métaboliques chez le bébé, notamment la phénylcétonurie et la leucinose (aussi appelée maladie du sirop d’érable), rendent nécessaire le don d’une préparation spéciale, en parallèle de l’allaitement qui est donc possible partiellement.
Quand l’allaitement comporte des risques pour la mère
Les mères entendent parfois parler de l’impact de l’allaitement sur leur densité osseuse en des termes inexacts : si, de manière attendue, l’allaitement provoque bien chez la mère allaitante une baisse de la densité osseuse, celle-ci revient à la normale après le sevrage. En prime, le risque d’ostéoporose post-ménopausique est plus faible chez les femmes qui ont allaité.
Très rarement cependant ont été décrits des cas d’ostéoporose dite gravidique, liée à la grossesse et à la lactation, provoquant chez la mère douleurs et fractures. Les troubles disparaissent six à douze mois après l’arrêt de l’allaitement.
Situations indéterminées
Dans certains cas, les informations obtenues auprès de sources fiables sont contradictoires.
Ainsi, les CDC (Centers for Disease Control and prevention, principale agence fédérale de santé publique des États-Unis) estiment que l’allaitement est contre-indiqué quand la mère est touchée par le rétrovirus HTLV I/II. Le site E-lactancia, en revanche, considère que le lait maternel peut être donné à l’enfant s’il a été pasteurisé. Il est à noter qu’en France, cette sérologie virale n’est pas faite systématiquement, mais uniquement quand la mère donne son lait à un lactarium.
Les CDC considèrent par ailleurs que l’allaitement doit être suspendu lorsque la mère souffre de brucellose ou qu’elle est infectée par la variole du singe. Le site E-lactancia classe, quant à lui, la brucellose comme probablement compatible avec l’allaitement, et considère par ailleurs que le lait maternel pasteurisé peut être donné à l’enfant non infecté par la variole du singe et dont la mère est isolée.
Dans de pareilles situations, les informations disponibles peuvent servir de base au dialogue avec le médecin qui pourra donner un avis médical.
Quand l’allaitement n’est pas possible, même s’il reste recommandé
Les situations précédemment évoquées sont toutes de potentielles contre-indications, complètes ou partielles, temporaires ou définitives, à l’allaitement au sein et/ou au don de lait maternel. Même si cette liste semble déjà longue et qu’elle n’est sans doute pas exhaustive, on parle ici uniquement de pathologies rares, voire rarissimes, qui ne concernent finalement qu’un petit nombre de mères et de bébés.
Un nombre beaucoup plus important de mères n’ont pas pu mener à bien leur projet initial d’allaitement, soit parce que des professionnels l’ont contre-indiqué à tort et qu’elles n’ont même pas été dans la possibilité d’en faire l’essai, soit parce que la situation ne rendait pas envisageable une production de lait suffisante pour couvrir totalement les besoins du bébé, ou encore parce que la prise du sein par le bébé n’était pas possible.
En dehors de tout facteur lié à la conduite de l’allaitement (fréquence des tétées, positionnement au sein...), certaines mères qui présentent par exemple une hypoplasie (volume de tissu glandulaire fonctionnel insuffisant) ou qui souffrent d’une maladie hormonale (syndrome des ovaires polykystiques, SOPK – on parle maintenant de syndrome métabolique ovarien polyendocrinien, SMOP –, pathologie thyroïdienne non équilibrée...) n’ont pas la capacité physique d’allaiter exclusivement leur bébé.
Certaines mères qui ont un antécédent de chirurgie mammaire s’entendent dire qu’allaiter n’est pas un projet réaliste. Dans ces situations, même si l’allaitement exclusif n’est pas toujours possible, un allaitement partiel l’est habituellement, et la mère devrait obtenir le soutien dont elle a besoin pour que sa lactation atteigne son plein potentiel.
Le DAL (dispositif d’aide à lactation), notamment, sera l’allié de beaucoup de ces chemins d’allaitement, permettant au bébé d’obtenir aussi au sein le lait qu’il ne peut obtenir directement du sein.
Chez les bébés nés avec une fente labiale ou labio-palatine, l’allaitement représente souvent un défi. Une fente labiale isolée n’est le plus souvent pas un problème, le bébé étant en mesure de s’accrocher au sein correctement dès lors qu’on positionne le sein (ou son doigt) de manière à ce qu’il vienne recouvrir la fente. En revanche, en cas de fente palatine, le bébé ne peut habituellement pas créer la dépression intrabuccale nécessaire pour un transfert de lait efficace. Le lait maternel exprimé, donné d’une autre manière, reste l’alimentation idéale pour lui.
Beaucoup d’autres situations particulières chez le bébé (maladies neurologiques, cardiaques, chromosomiques, etc.) peuvent compliquer la prise du sein. Ces bébés fragiles ont autant besoin, sinon plus que les autres, du lait de leur mère, qui devra bénéficier d’un accompagnement individuel spécialisé pour trouver un fonctionnement adapté à son cas.
Pistes pour materner dans ces situations
Qu’ils puissent être anticipés ou non, un sevrage ou un non allaitement, lorsqu’ils sont contraires au souhait, au projet de la mère pour son bébé, pourront être vécus douloureusement et susciter chez elle une multitude de sentiments. Une étude australienne ayant exploré les expériences de sevrage de 127 mères évoque, pour une partie d’entre elles, "leur sentiment prolongé d’échec, de perte, de honte et d’angoisse", et le fait que ces femmes "ont dû faire face à la dissonance entre leurs attentes en matière d’allaitement et la réalité de l’arrêt de l’allaitement" (1).
Au vécu déjà difficile de la situation pourra s’ajouter le fardeau supplémentaire de l’incompréhension parfois affichée par les professionnels de santé, voire par l’entourage de la mère, devant les émotions qu’elle ressent, majorant encore sa détresse.
Ces mères auront besoin de pouvoir prendre soin d’elles, de soutien, d’écoute, d’avoir un endroit où déposer sans crainte d’être jugées la tristesse, parfois la colère éprouvées.
Elles pourront se sentir démunies devant le maternage d’un bébé qu’elles envisageaient ou vivaient à travers l’allaitement et qu’elles devront réinventer.
Le co-parent aura toute sa place et son importance dans le soutien et dans la reconnaissance de ses émotions et de son travail de deuil. Il aura lui aussi besoin d’être entendu dans ce qu’il peut ressentir de cette situation où voir sa compagne souffrir du sevrage/non allaitement et son enfant chercher à téter sans pouvoir le faire pourra être éprouvant.
Dans son intemporel livre La peau et le toucher, Ashley Montagu écrit ainsi : "[...] pour s’épanouir, l’enfant a besoin d’être touché, pris dans les bras, caressé, cajolé ; il a besoin qu’on lui parle, même s’il n’est pas nourri au sein."
La proximité physique, au-delà de répondre au besoin du jeune enfant, pourra aussi aider la mère à se connecter à lui, et par là-même à gagner en confiance dans ses propres compétences.
Les pratiques utilisées, en fonction de l’âge de l’enfant, pourront comprendre, sans s’y limiter :
∙ Le pea à peau : le corps de la mère représente, selon Nils Bergman, l’habitat naturel du nouveau-né. Il lui offre un environnement particulièrement adapté à ses besoins et, tout en apaisant mère et bébé, contribue à nouer entre eux un lien d’attachement fort.
∙ Le portage à bras et/ou avec un moyen de portage : le portage, en favorisant une proximité importante, facilite les interactions, permet au tout-petit de retrouver des sensations qui le sécurisent et augmente la sensibilité parentale aux besoins de l’enfant.
∙ Les massages : ils favorisent la sécrétion d’ocytocine, et offrent un moment de bien-être et de connexion qui augmente l’attention au langage non verbal de l’enfant.
∙ Le bain, enveloppé, partagé : moment de douceur, il peut constituer un rituel dans le quotidien pour se rencontrer, se découvrir.
∙ Le sommeil partagé : dormir à proximité du bébé facilitera l’identification et la réponse à ses besoins tout en nourrissant un attachement mutuel. Les prises de position divergent concernant la possibilité de partager le lit dans de bonnes conditions de sécurité avec un bébé qui n’est pas allaité exclusivement ou qui n’a jamais été allaité. L’ABM, dans son protocole #9 dédié au sommeil partagé, considère ainsi le fait de n’avoir jamais été allaité comme un "facteur ou circonstance à risque pendant le partage du lit parental".
James McKenna, expert mondialement reconnu en la matière, déclare lui, dans son livre Dormir avec son bébé : un guide sur le sommeil partagé, que, lorsque le bébé n’est pas exclusivement allaité au sein, la meilleure option est de partager la chambre et non le lit. L’UNICEF, dans sa mise à jour de 2022 du feuillet Caring for your baby at night, ne distingue pas ces différentes situations en matière de cododo.
∙ Les mouvements et bercements : un bercement cadencé et sans heurts participera à apaiser l’enfant, lui permettra de se blottir dans les bras, source d’un sentiment de sécurité et de confort.
∙ Des sons apaisants.
∙ Une alimentation qui favorise la participation de l’enfant : les parents pourront s’appuyer sur les signaux envoyés par leur bébé pour le nourrir à la demande et lui permettre de réguler lui-même ses apports. Voir à ce sujet Le biberon donné quasi à l’horizontale.
∙ La verbalisation à l’enfant : le bébé ne comprend certes pas forcément les mots employés, mais il perçoit néanmoins la tonalité des paroles, le regard sur lui de l’adulte qui lui parle... La mère pourra ainsi raconter à son enfant son histoire, leur histoire et mettre des mots sur les maux.
∙ L’utilisation de supports tels que des livres, notamment le coloré On a volé mes tétés de Daphné Dejay, pourra, selon l’âge et la situation, faciliter la communication avec l’enfant autour de l’allaitement qui se termine.
Certaines mères qui doivent arrêter l’allaitement en dépit de leur souhait, pourront trouver réconfortant d’immortaliser ces moments partagés par des photos, afin de pouvoir y revenir, en parler avec leur enfant qui grandit,. Et aussi de poursuivre l’allaitement "jusqu’au bout", faisant confiance à leur enfant pour comprendre le moment venu et être accompagné dans cette nouvelle relation à vivre ensemble.
Loin d’exister sous une forme unique, "les soins de maternage s’appuient sur la culture d’origine, qui oriente vers le “devenir mère”, le “devenir père” et l’intégration du bébé dans sa lignée, sa langue et son identité propre. Les façons de bercer, porter, modeler, socialiser, nourrir sont aussi riches que les cultures, proches ou lointaines" (2).
En ce sens, chaque famille pourra créer, à sa façon et en fonction de sa sensibilité propre, l’approche qui lui correspond pour répondre au quotidien aux besoins de l’enfant et vivre une relation qui lui ressemble et l’épanouit.
(1) Ayton JE, Tesch L, Hansen E, Women’s experiences of ceasing to breastfeed : Australian qualitative study. BMJ Open 2019 ; 9(5) : e026234.
(2) Asmaa Cochereau, Entre culture et maternité : accompagner les interactions précoces, Cahiers de la puéricultrice 2020 ; 57(342 : 35-38.
Documents de références
∙ Protocoles de l’ABM : www.lllfrance.org/vous-informer/fonds-documentaire/textes-de-l-academy-of-breastfeeding-medicine
∙ Allaitement des enfants présentant une anomalie congénitale du métabolisme des protéines et des acides aminés, dans le n° 205 des Dossiers de l’allaitement, juin 2024,
∙ Centers for Disease Control and Prevention, Contraindications to breastfeeding
∙ HAS, Grossesse et allaitement chez les femmes vivant avec le VIH
∙ Le CRAT : https://www.lecrat.fr/
∙ E-lactancia : https://e-lactancia.org/
∙ Lactmed : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK501922/







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